Vivre ici, plutôt qu’ailleurs
Lorsque j’étais enfant, je ne savais pas que je vivais dans un espace rural. Je vivais dans le rang 4 de Saint-Alexandre-de-Kamouraska : difficile de faire plus rural, et pourtant, l’image que je me faisais de la ruralité n’était pas ma cour, ou les champs derrière la maison, mais bien ce que je voyais à la télé. Pour moi, la « campagne », c’était Rigodon dans Passe-Partout. (Rigodon, ça ne s’invente pas!) La ruralité de Rigodon était archétypale. Je me souviens avoir demandé à ma mère : « Pourrait-on aller à la campagne? » (J’étais très sérieuse – je n’avais pas encore développé mon savoir-faire ironique.) J’ai vu la surprise (inquiétude?) dans son regard, avant d’accueillir sa réponse : « Mais nous vivons à la campagne! »
Maintenant adulte, et après avoir monté en rang (de trois rangs pour être précise), j’ai pris le temps de décortiquer ce que signifiait la ruralité aujourd’hui dans une perspective sociologique. Et je comprends mieux pourquoi ce que nous sommes se construit, aussi et beaucoup, en dehors de soi. Quel intérêt pour maintenant? C’est que le 5 février dernier, à l’initiative de Mélanie Rioux et de sa gang de la Ville de Trois-Pistoles, s’est tenu un 5@8 festif sur la ruralité aujourd’hui. Sous la forme d’un cercle de parole, l’idée était de nous réunir, sans prétention, pour jaser de ce que ça signifie la ruralité pour les gens qui y vivent. Il ne s’agissait pas de produire une définition de la ruralité – d’autres espaces s’y prêtent mieux – mais d’en partager des bouts, des sensibilités et des possibles.
Différentes questions ont permis de lancer la discussion : qu’est-ce qui caractérise la ruralité pour les gens qui y vivent? Pourquoi vivre ici plutôt qu’ailleurs? Puis, qu’est-ce qui m’a menée, à consacrer une thèse en sociologie à la ruralité (au-delà d’une réminiscence de Rigodon)? Pour le dire rapidement, j’étais à la recherche d’observations nuancées et plus justes sur l’expérience de la vie rurale aujourd’hui. Je cherchais à dépasser à la fois les stéréotypes qui visent le bon rural (soi-disant naturellement accueillant), et le mauvais rural (soi-disant naturellement replié sur son groupe). Et je m’intéressais au poids des représentations historiques qui agissent encore, de l’intérieur, et de l’extérieur, pour dire ce qui « est » rural. (Rappelons que la représentation de la ruralité s’est historiquement construite en opposition avec l’urbanité, de manière concomitante, révélant les stéréotypes associés à l’un et à l’autre.)
Conformément à tout autre espace social, la ruralité n’est pas cristallisée dans un modèle statique. Elle est vivante, et les paroles de Raymond Beaudry, d’Ariane Breault, d’Elisabeth Li-Dupuis, de Louis Lahaye-Roy montraient cette variété de possibles. Bobby Valérie et Benoît Ouellet, ont, de leur côté, partagé avec sensibilité leurs « Lettres d’amour à ma ville culturelle », incarnant par là une manière particulière d’habiter ici. Le photographe et sociologue, Raymond Beaudry a, quant à lui, relevé la pluralité des manières d’habiter les lieux (ruraux). Pour lui, par-delà leurs dimensions institutionnelles, les communautés rurales se définissent d’abord par les gens qui y vivent, insistant sur l’importance des communs, et de l’interdépendance entre l’individu et le groupe. Ici, la conscience de l’histoire d’un territoire, et des gens qui nous y ont précédés, offre une compréhension fine, et complexe, des styles de vie contrastés, qui apparaissent éventuellement, même à l’intérieur d’une très petite communauté.
En ce sens, la présentation du projet de la communauté intentionnelle l’Archipel par deux de ses cofondatrices, Élisabeth Li-Dupuis et Ariane Breault, illustre de manière exemplaire une recherche d’un modèle rural novateur, marginal, et néanmoins réalisable. Elles incarnent une façon d’aborder la vie rurale conforme à des valeurs d’autonomie, d’entraide, en faisant le pari de la patience et du temps long. Cette temporalité particulière leur permet d’envisager la construction de leur communauté de manière à exprimer les valeurs qui les animent et – conscientes de la délicatesse de l’exercice – d’insuffler la souplesse nécessaire à l’approche d’un cadre réglementaire existant, érigé au fil du temps pour faciliter un autre modèle de vivre ensemble. Lucides et engagées, elles imaginent et vivent, ici et maintenant, le possible auquel elles croient.
Louis Lahaye-Roy, a relaté de manière personnelle, son rôle comme agent de Place aux jeunes Kamouraska, et les intentions de faciliter le passage d’une région à l’autre pour les personnes intéressées par pareil projet. Par ces deux derniers exemples, émerge l’idée d’une ruralité plurielle, aux dynamiques variables et subtiles : d’une part, une ruralité qui se renouvelle par la base, plus punk; d’autre part une ruralité, qui sans être figée, reste institutionnalisée dans sa manière de viser un renouvellement.
Et la tenue d’un cercle de parole autour de la ruralité dit, en soi, quelque chose d’important. Ça parle, par son existence même d’affirmation de soi, de volonté d’exister et d’être là. Comme si la ruralité pouvait se construire comme un lieu d’hybridation de tous les possibles, à la fois espace de résistance, et lieu de l’ordinaire choisi.