Chronique du gars en mots dits: Le mot en W
(1re partie)
Ma chronique de février, « Le Devoir dévoyé » a fait sortir de ses gonds le fondateur du Mouton NOIR, Jacques Bérubé. Je ne suis plus le seul « gars en mots dits »… Je m’enorgueillis du fait que mon appel au boycottage du vénérable Devoir ait mis fin à son mutisme, armé de sa plume acérée.
Jean-François Vallée, La Pocatière
Dans sa diatribe Alerte ! Au woke ! On « censure » Rioux !, Jacques Bérubé proclame haut et fort sa détestation du chroniqueur Christian Rioux et son amour inconditionnel pour Le Devoir sauce woke. Je lui sais gré de me procurer ainsi une occasion en or d’inscrire ma pensée dans une réflexion plus large sur l’identité profonde de son bébé de papier maintenant sevré.
Le brûlot de Jacques Bérubé m’a poussé à relire les deux chroniques que tous les contempteurs de Christian Rioux utilisent comme grenade pour le démolir, même si, du même souffle indigné, l’auteur avoue candidement et péremptoirement ne l’avoir lu qu’« occasionnellement, peut-être pour [s]’en écœurer davantage ». J’étais donc curieux de découvrir par moi-même ce que ces chroniques avaient de si écœurant. La première s’intéresse à la définition du terme « génocide » pour voir s’il s’applique au cas des exactions commises par Israël à Gaza (72 549 Palestiniens tués) depuis les attentats du Hamas le 7 octobre 2023 (1 200 Juifs tués). La seconde porte sur l’arrestation de Nicolas Sarkozy à la suite d’un procès nébuleux et bâclé, que Rioux utilise surtout pour dénoncer le gouvernement des juges qui, des deux côtés de l’Atlantique, multiplie de plus en plus les entraves envers le pouvoir des élus. Si on ne me reproche que deux chroniques d’une telle eau quand je laisserai tomber la plume pour le plumard, le jour où la bien-pensance woke m’aura « cancellé » à mort, je serai déçu… Quoi! Prendre ma retraite avec seulement deux misérables chroniques à mon actif ayant provoqué de l’urticaire souvent à droite ou à gauche ? Je n’aurais été qu’un bien piètre pugiliste dans le ring des idées.
Les moutons gris
Jacques Bérubé pose des questions de grande importance, en filigrane de son pamphlet, pour comprendre ce qui fonde la singularité des collaborateurs du Mouton dans notre petit paysage médiatique, à savoir : comment se définit un véritable « mouton noir » ? Comment le distinguer parmi le troupeau bêlant ? Et, par extension, à partir de quelle conviction idéologique précise sort-on délavé à l’eau de javel, plus blanc que blanc ? Ou encore, quel tamis idéologique permet de séparer avec certitude le bon grain de l’ivraie, les collaborateurs fréquentables des infréquentables ?
Jacques Bérubé, pour sa part, semble avoir tracé une ligne rouge d’une extrême netteté : vous n’êtes plus un mouton « noir » dès que vous critiquez le néoprogressisme woke issu des universités états-uniennes de gauche né des tensions raciales et identitaires réelles propres au terreau de ce pays, ce mouvement vertueux autoétiqueté woke, c’est-à-dire « éveillé aux injustices de tous ordres. » Si j’ai bien compris son propos, Jacques Bérubé vient de décréter interdites à la fois l’utilisation du mot et la critique du mouvement, sauf pour l’encenser ; toute critique à son égard vous fait basculer illico dans le camp des frileux moutons blancs comme neige.
Mon cher Jacques, sachez que si je peux être très radical dans plusieurs de mes propos quand un rebond de l’actualité me pique à vif, je revendique haut et fort, sur plusieurs questions, le droit d’être un mouton gris pâle ou gris foncé. Si l’aiguille de mes chroniques penche le plus souvent à gauche, je ne m’empêche pas de flirter avec le centre droit. Que cela plaise au non, coûte que coûte, j’essaie de rester autant que possible nuancé. Parfois noir comme dans la tanière du loup, mais souvent gris pâle ou gris foncé. Si les moutons fâchés noirs s’en scandalisent, qu’ils blâment leurs propres œillères.
À 18 ans, un mouton noir, pour moi, ne pouvait que s’opposer à tout discours de droite, un social-démocrate en lutte contre les capitalistes, doublé d’un anticolonialiste militant. Je lisais de sulfureux pamphlets comme Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières, penseur du FLQ, avec la même passion que Le portrait du colonisateur suivi du Portrait du colonisé, d’Albert Memmi ou Les damnés de la terre de Franz Fanon. J’y reconnaissais ma condition, notre condition, en copie carbone. Je comprenais que le destin individuel était intimement lié au destin collectif, et nos tergiversations nationales, le reflet de nos tergiversations individuelles. Aujourd’hui, le wokisme scande ad nauseam que tout ça est suranné, dépassé. Et gratifie de l’étiquette « raciste » quiconque défend le destin collectif.
La suite de ce palpitant récit dans le prochain numéro.








