La jeune femme et la mer: Entrevue avec Sophie Rochefort
Elle apparaît sur l’écran de mon ordinateur avec sa tignasse rousse pleine de la Baie-des-Chaleurs. De passage à Maria pour le lancement de son deuxième recueil dans le cadre du festival de poésie Vivaces, Sophie Rochefort assume bellement son penchant pour la baignade. Le bord de mer est son refuge idéal. Aucun lieu ne stimule autant la créativité de l’autrice originaire de Gaspé. Dans Le flot et le jusant, paru en août aux éditions Perce-Neige, c’est la laisse de mer surtout qui attire son attention, cette ligne qu’atteignent les eaux sur le rivage. Une limite où gît ce que les marées brassent. Rencontre avec une penseuse de grève.
Philippe Garon – Dans le premier morceau du livre, tu évoques les « risques de [t]a mollesse ». À quoi ça fait référence?
Sophie Rochefort – Dans la laisse de mer, on trouve des beaux coquillages, mais aussi parfois des morceaux cassés, pointus, sur lesquels on peut se blesser. Est-ce qu’on décide de ne rien voir, d’adopter une attitude de mollesse, dans le sens de paresse, ou on aborde cette réalité avec courage, avec lucidité? Devant les périls, les confrontations, c’est plus confortable de rester dans une certaine mollesse. Placé en ouverture, ça évoque pour moi un sentiment récurrent d’incapacité, alors qu’on devrait faire face. Voir seule ce qui reste, la laisse de mer, voir ce qui est emporté, c’est difficile, mais nécessaire. Ça met de l’avant le choix entre lucidité ou absence de courage.
P. G. – Les poèmes qui composent le recueil se présentent sous deux formes : des strophes bien découpées placées en haut de pages et des paragraphes plus nerveux, plus haletants, en bas de page. Pourquoi ces deux possibilités?
S. R. – Ça m’est venu spontanément pendant le processus d’écriture. Quand la solitude venait avec plus d’urgence, j’adoptais la forme « bas de page ». À d’autres moments, j’avais plus de temps pour regarder, plus de temps pour la composition. Ça me permettait d’organiser l’écriture différemment. Émilie Turmel, directrice littéraire aux éditions Perce-Neige, a vu ce contraste et a proposé qu’on garde cette trouvaille en plus de me faire part d’autres excellentes idées.
P. G. – Justement, parle-moi de la collaboration avec Perce-Neige.
S. R. – Je suis vraiment ravie par la lumière révélatrice qu’Émilie m’a offerte. Par exemple, elle m’a rapidement présenté les concepts d’anabase et de catabase. L’anabase, c’est la montée de la mer vers l’intérieur des terres. La catabase, c’est la descente aux enfers. Le flot et le jusant portait dès le départ cette volonté d’un mouvement vers les profondeurs pour mieux comprendre et, après, celui de revenir à la surface. La plongée en soi et la remontée, ça caractérise toute la démarche du livre. Le territoire montre ça concrètement, mais il offre aussi la possibilité de l’appliquer à soi-même, au sens métaphorique. La foi que Perce-Neige montre en mon travail me confirme que j’ai quelque chose à dire qui doit être entendu, me confirme la pertinence de ma voix. C’est Hélène Dorion qui a déjà dit en entrevue que « […] c’est une chose d’écrire, mais c’en est une autre de bâtir un livre ». Que des gens croient en mes mots, ça m’encourage à chercher pour aller encore plus loin.
P. G. – Le découpage du livre me semble particulièrement important.
S. R. – « Submersible », c’est l’absence d’énergie, quand on se laisse couler, quand on se lasse aller dans la noirceur. « Du belvédère », c’est la volonté de clarté, d’horizon. Avec « Vives-eaux » et « Mortes-eaux », les marées basses, les marées hautes, c’est ce qui vient, ce qui fuit. C’est l’action d’observer ce qui monte, ce qui part. Enfin, dans « Au rivage », je pose des constats.
P. G. – Même si Le flot et le jusant ne parle pas de notre époque de manière frontale, je vois quand même un lien important avec une possible posture à adopter aujourd’hui.
S. R. – La solitude est le terreau pour observer, pour vivre la difficulté, l’inconfort. De manière générale, on voit l’autre comme pour répondre à nos besoins. Je voulais questionner ça dans le recueil. La rencontre de l’autre demande un effort, mais « effort » pas nécessairement dans un sens péjoratif. Arriver à se sentir sincèrement là, dans le moment présent, c’est pas évident. Par exemple, quand on va courir, qu’on a chaud, on vit aussi une exaltation. Ça prouve une implication sincère. Un engagement sincère envers soi-même. C’est peut-être là que se trouve le sens.
Dans Les jours parfaits, Wim Wenders s’intéresse justement à l’engagement, à l’effort dans la recherche de sens. Je pense à ça parce que le personnage principal, on ne connaît pas son passé ni son futur. Il nettoie des toilettes publiques. Son effort est dilué, mais il n’apparaît pas comme accablant. Par son engagement, il participe au bien commun. C’est jamais nommé, mais on le voit. En général, le mot « effort » évoque quelque chose de pénible, une tension pour résoudre une difficulté. Mais on peut aussi éprouver un plaisir dans lequel la charge se désintègre, se dissout au bénéfice du sens.
Sophie Rochefort, Le flot et le jusant, Perce-Neige, 2026, 96 p.