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Reçu — 21 octobre 2026 ⏭ Journal le Mouton Noir
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    Dans mes temps libres, j’aime imaginer des musiques qui n’existent pas encore ici. Parfois, je grimpe le mont Comi en vélo, en pleine canicule de juillet. J’ai les cuisses en feu, comme nos forêts qui brûlent un peu plus chaque été. Dans les oreilles, je fais jouer les musiques les plus tristes que je connaisse. La douleur et la mélancolie font un travail étrange ensemble : elles vident la tête, elles réduisent le monde à des choses simples : pousser, respirer, pousser, forcer, poursuivre. Il
     

Piala Louis : ce qui pousse dans la forêt

21 octobre 2026 à 12:15

Dans mes temps libres, j’aime imaginer des musiques qui n’existent pas encore ici. Parfois, je grimpe le mont Comi en vélo, en pleine canicule de juillet. J’ai les cuisses en feu, comme nos forêts qui brûlent un peu plus chaque été. Dans les oreilles, je fais jouer les musiques les plus tristes que je connaisse. La douleur et la mélancolie font un travail étrange ensemble : elles vident la tête, elles réduisent le monde à des choses simples : pousser, respirer, pousser, forcer, poursuivre.

Il se passe quelque chose en montant. Plus la pente devient difficile, plus l’air se rafraîchit. La chaleur qui m’écrasait s’éloigne peu à peu. La musique, elle, n’a pas changé. Je suis toujours un peu triste. Mais la manière dont je porte cette tristesse a changé. À force de pédaler, elle devient respirable.

Depuis des années, je fantasme sur une version québécoise de ce son-là. Le piano feutré d’Agnes Obel. L’étrangeté de Clarissa Connelly. Les harmonies boisées de Fleet Foxes. Comme si une chanson pouvait pousser dans une forêt plutôt qu’en studio. On a souvent si peur de trouver la réponse trop près de soi qu’on ne la voit pas.

Piala Louis vit à Rimouski depuis sept ans, arrivée de Bretagne. En juin dernier, elle a lancé Strangers on remote, un minialbum qui fait maintenant partie de mes écoutes lors de mes ascensions au mont Comi. Pas seulement parce que c’est beau. Parce que ça donne enfin une forme concrète à un fantasme que je traînais depuis longtemps, sans savoir s’il pourrait un jour se réaliser ici.

Sa musique respire lentement. Elle compose ses chansons seule, à la guitare, puis fait appel à ses ami.es pour leur donner la chair, pour leur inventer un corps. « Ce sont les personnes qui connaissent le mieux leurs instruments », dit-elle.

Ce n’est pas de la musique traditionnelle bretonne, mais une trace de cette tradition-là s’y loge encore. Le breton reste sa langue maternelle. Et une manière de faire, aussi : prendre son temps, s’entourer d’une communauté proche plutôt que de collaborateurs. « En Bretagne, on n’est pas pressé », dit-elle. Le répertoire traditionnel québécois est lui-même un carrefour de traditions françaises et celtiques. La filiation existe peut-être déjà, camouflée sous la surface, entre les deux rives.

Ses influences? Les vinyles folk de son père et ceux de sa mère, qui lui a fait découvrir l’opéra et ses voix puissantes. Des voix chargées d’émotion, qui chavirent même seules avec une guitare.

Justement, je l’ai vue au début. Elle était seule à la guitare dans des micros ouverts, devant une trentaine de cœurs chavirés. Je la connais comme collègue et amie. J’ai le privilège de comprendre sa musique d’une autre façon, celle du silence entre deux closes à 3 h du matin. Elle commence ses études en musique cet automne, a plusieurs spectacles prévus, rêve d’une tournée en Bretagne. « Ça paraît parfois comme une montagne », dit-elle. J’espère avoir la chance, un jour, d’entendre ses chansons prendre enfin tout leur poids, sur la scène des Bains Publics. Je vois une belle montagne devant toi, Piala.

Et au sommet du mont Comi, essoufflé, quand la chanson finit, il fait enfin frais.

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