Panique halal
Avec tout ce qui se dit et s’écrit sur la viande halal depuis l’automne dernier, j’ai l’impression que nous sommes de retour en 2006 avec des gens qui se scandalisent pour un rien et certains médias qui prennent plaisir à en rajouter.
L’anthropologue française Florence Bergeaud-Blackler a été présentée comme une experte par le Journal de Montréal alors qu’elle admet n’avoir aucune preuve pour appuyer ses dires (que la viande halal serait plus susceptible de provoquer des empoisonnements alimentaires). Benoît Dutrizac s’est scandalisé qu’une école du Nouveau-Brunswick serve des sandwichs au jambon de dinde plutôt que des sandwichs au jambon de porc. « C’est la fin de la civilisation », a-t-il déclaré sans rire. Un père a porté plainte auprès de la garderie de son enfant parce qu’elle s’approvisionne dans une boucherie halal. De l’autre côté de l’océan, Mathieu Bock-Côté bougonne parce que PFK (une franchise qu’il fréquente régulièrement, j’en suis certain) servira bientôt du poulet halal. La semaine dernière, une dame a publié une lettre ouverte dans le JdeM pour dire qu’elle ne voulait pas manger halal « à son insu ».

Finalement, le Bloc québécois s’est trouvé un nouvel os à gruger: le gouvernement du Canada accorde une subvention de 40 millions sur 4 ans pour faciliter la production de viande halal et casher.
« Ce n’est pas à moi de payer »
C’est triste de voir le Bloc récupérer les vieux slogans d’Éric Duhaime et de Radio X. « Les citoyens de l’entièreté du Canada payent pour que des abattoirs s’assujettissent aux règles religieuses des uns et des autres. Ça n’a pas de bon sens. » dit Yves-François Blanchet.
Mettons quelque chose au clair: La subvention ne va pas servir à transformer des abattoirs « laïques » en abattoirs halal ou casher. Elle va servir à moderniser les abattoirs halal et casher qui existent déjà. Présentement, beaucoup de viande halal et casher est importée. En améliorant les abattoirs, elle pourra être produite au Canada. D’un point de vue économique et national, encourager la production locale d’un produit importé, c’est ce qu’on appelle « le gros bon sens ». Et précisons que la subvention ne pourra pas être utilisée pour payer les rites religieux ou le recours aux autorités religieuses. Donc, non, nos impôts ne vont pas servir à nous imposer de la viande halal, encore moins à financer quelque mystérieux lobby religieux.
Tout ça, M. Blanchet le sait. Mais pourquoi s’abstenir de désinformer, d’encourager les préjugés et d’exciter les haines si ça peut nous permettre d’engranger une poignée de votes?
Finalement, 40 millions sur 4 ans, ça fait toujours bien juste 0.25$ par Canadien par année. Que M. Blanchet me donne son adresse courriel et je vais lui faire un virement. Problème réglé. « Ce n’est pas à moi de payer. » Je préfèrerais ne pas avoir à payer le salaire de M. Blanchet avec mes impôts, mais j’en prends mon parti parce que je comprends que la démocratie, ce n’est pas un menu à la carte. Tôt ou tard, nous payons tous pour des services qui ne nous bénéficient pas personnellement.
« Je ne veux pas manger halal à mon insu. »
L’immense majorité d’entre nous mangeons casher à notre insu. Je vous mets au défi d’arrêter de consommer des aliments halal et casher: vous allez vite vous rendre compte que le jeu n’en vaut pas la chandelle.
Voici une liste non-exhaustive de marques dont les aliments sont certifiés casher:
- Chocolats favoris
- Coca-Cola et ses filiales
- Costco
- Kellogg’s et ses filiales
- Kraft et ses filiales (Heinz, Philadelphia, Cadbury, Maxwell House…)
- Nestlé et ses filiales
- Saputo
Je précise, juste au cas, que je ne boycotte ni les marques halal, ni les marques casher. Je consomme les deux et ça ne change rien à ma vie de catholique non pratiquant.
Pour être certain de ne pas manger de la viande halal ou casher, la solution la plus simple serait de consommer exclusivement de la viande de porc. Les porcs ne subissent jamais un abattage rituel.
« C’est aux immigrants à s’adapter à nos coutumes. »
Cette discussion devrait s’abstenir d’employer un langage de « nous » (les Québécois) contre « eux » (les gens qui viennent d’ailleurs). Les Juifs ont commencé à migrer en grand nombre au Québec à la fin du 19e siècle. L’immigration musulmane importante a quant à elle commencé dans les années 1970. Après combien de générations est-ce qu’on arrête d’être un immigrant et d’avoir une dette de reconnaissance envers la « société d’accueil »?
Dans tous les cas, essayez de goûter à la viande halal et vous réaliserez qu’elle a exactement le même goût que la viande « laïque ». On aura rarement vu une « adaptation » aussi facile.
« Oui mais l’abattage halal fait souffrir les animaux. »
J’admire votre empathie pour les animaux qu’on tue pour les mettre dans notre assiette alors qu’on pourrait consommer d’autres sources de protéines.
Pour votre culture personnelle: l’abattage casher est beaucoup plus susceptible de faire souffrir l’animal que l’abattage halal. La viande casher exige que l’animal soit abattu sans être étourdi alors que la viande halal permet l’étourdissement après l’incision.
Cela dit, si vous vous préoccupez réellement de la souffrance animale, vous devriez logiquement arrêter de consommer de la viande. Point. « Oui mais l’abattage halal ajoute des souffrances inutiles! » Il n’existe pas de « souffrance utile ». Allez visiter un élevage industriel et revenez me dire si les porcs ont l’air heureux. Et même s’ils l’étaient, pour citer mon humoriste québécois favori: « Mourir, c’est pas le fun. » Finalement, dites-vous qu’aucune méthode d’étourdissement est infaillible. Il se peut très bien que l’étourdissement du boeuf de votre burger laïque ait échoué et qu’il ait souffert le martyr.
De mon point de vue, un mangeur de bacon industriel qui juge l’abattage halal, c’est comme un v10leur en série qui juge un péd0ph1le. C’est difficile de prendre son objection morale au sérieux.
« Il y a des enjeux de salubrité… »
Le fait qu’un abattoir soit halal ne l’exempte pas des normes d’hygiène et de salubrité, ni au Québec, ni au Canada. Ce n’est pas vrai que l’exemption religieuse permet qu’on risque de nous servir de la viande contaminée. L’abattage halal se fait en présence de l’inspecteur du MAPAQ, tout comme l’abattage « laïque ». Après, il est permis de ne pas faire confiance aux inspecteurs du gouvernement, mais c’est un débat qui dépasse l’abattage rituel.
Peu importe le reproche adressé à l’élevage halal, on peut l’adresser à d’autres. Si on vise exclusivement le halal, ce n’est ni l’empathie pour les animaux, ni la liberté de conscience, ni les enjeux de santé qui nous motivent. Ce qui nous dérange, c’est une religion précise. Toujours la même.
Que des imbécilités circulent sur les réseaux sociaux ou dans le Journal de montréal ne m’étonnent pas. Mais je suis toujours déçu de voir le Bloc et son chef qui soufflent sur les braises de l’intolérance. On aimerait que nos représentants se tiennent au-dessus de la mêlée, mais ils semblent déterminés à nous entraîner toujours un peu plus vers le bas.
