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  • ✇Alexandre Dumas, historien québécois
  • Vérité et réconciliation: Arrêtons de vanter les gentils Québécois
    La journée de la Vérité et de la Réconciliation, ce n’est pas la journée pour se féliciter de tout ce qu’on a fait de bien ou de ce qu’on n’a pas de fait de mal aux Premières Nations. Au contraire, ça devrait être une journée d’introspection. Mais chaque année, je m’obstine avec des gens qui se complaisent dans le mythe de « Les Québécois ont toujours été amis avec les Autochtones ». Aujourd’hui, je condense dans ce texte ce que je répète chaque année le 30 septembre. La Nouvelle-France« 
     

Vérité et réconciliation: Arrêtons de vanter les gentils Québécois

30 septembre 2025 à 06:41

La journée de la Vérité et de la Réconciliation, ce n’est pas la journée pour se féliciter de tout ce qu’on a fait de bien ou de ce qu’on n’a pas de fait de mal aux Premières Nations. Au contraire, ça devrait être une journée d’introspection. Mais chaque année, je m’obstine avec des gens qui se complaisent dans le mythe de « Les Québécois ont toujours été amis avec les Autochtones ». Aujourd’hui, je condense dans ce texte ce que je répète chaque année le 30 septembre.

La Nouvelle-France
« Les colons français avaient des bonnes relations avec les Autochtones, pas comme les Anglais, les Portugais et les Espagnols! »
Soyons honnête et réaliste: Si les Français ont eu de meilleures relations que les autres peuples avec les Autochtones, c’est parce que
1) Ils dépendaient des Autochtones, qui connaissaient le territoire, pour le commerce des fourrures, qui était la principale motivation de l’entreprise française en Amérique du Nord
2) Ils n’étaient pas assez nombreux ni assez puissants pour dominer le territoire
L’histoire de la Nouvelle-France est parsemée de guerres et de conflits avec les Haudenosaunee (qu’on s’obstine encore aujourd’hui à désigner sous le nom péjoratif « Iroquois » ou « serpent venimeux » en langue algonkine).

« Oui mais ce sont toujours les Iroquois qui commençaient les guerres! »
D’abord, c’est faux. Si on veut un seul exemple: En 1687, la guerre reprend sur l’ordre du secrétaire d’État de la Marine, Pontchartrain, qui ordonne de mettre fin à la « paix honteuse » signée en 1684. Il y a eu des crimes atroces des deux côtés. Oui il y a eu le massacre de Lachine en 1689, mais les Français ont eux aussi détruit des villages, brûlé des récoltes et tué sans distinction.

« Oui mais nous voulions vivre paisiblement! »
Imaginez un instant le scénario inverse, où des colons algonquiens seraient venus s’installler en Normandie ou en Gascogne en disant « Ce territoire nous appartient! » À l’époque où la France était habitée moins densément qu’aujourd’hui, ils auraient pu facilement trouver un endroit où s’installer sans déranger les locaux. Croyez-vous que les Français auraient accepté de vivre en paix? À un moment, il faudra accepter que l’empire français n’avait aucune légitimité pour s’installer en Amérique du Nord et prétendre que le territoire lui a été donné par Dieu.

« Oui mais les coureurs des bois étaient amis avec les Autochtones! Les Métis, tu penses que ça vient d’où? »
C’est vrai. Les coureurs des bois n’ont pas eu le choix d’entretenir de bons rapports avec les peuples locaux pour les nécessités du commerce et ces bons rapports ont duré dans le temps. Mais rappelons que les 13 colonies anglaises avaient une population environ 30 fois supérieure à celle de la Nouvelle-France et occupaient un territoire beaucoup plus petit. Ça change la dynamique. Pensez-vous que les relations avec les Autochtones auraient été aussi positives si les Français avaient été aussi nombreux que les Anglais? On peut en douter.

La Loi sur les Indiens et les pensionnats
« C’est le régime fédéral qui est responsable des souffrances des peuples autochtones. Les Québécois n’y sont pour rien! »
Commode. Mais ce serait bien de se rappeler qu’en 1876, lorsque l’infâme « Loi sur les Indiens » a été adoptée, le tiers des élus de la Chambre des Communes représentaient le Québec. Des Québécois (francophones, faut-il le préciser) siégeaient au conseil des ministres. Et croyez-le ou non, la presse canadienne-française ne s’est pas déchaînée pour dénoncer l’injustice.

« Les pensionnats, c’est la faute de l’Église! »
Vous pensez que les prêtres, les religieux et les religieuses n’étaient pas Québécois? C’est un peu comme dire que les Québécois n’ont rien à se reprocher pour les agressions sexuelles sur les femmes autochtones de Val-d’Or parce que leurs bourreaux étaient des policiers. Et ce n’est pas comme si le gouvernement du Québec avait protesté contre le régime des pensionnats. Nous nous en accommodions très bien: les pensionnats suivaient le développement industriel. Ils servaient à « pacifier » les nations près des sites d’exploitation minière et forestière.

« Mais quand Louis Riel a été pendu, nous avons protesté! »
Oui. Parce que Louis Riel était francophone et catholique. Nous étions horrifiés par la répression des Métis parce qu’ils nous ressemblaient. La « Rébellion du Nord-Ouest » impliquait aussi des Cris et des Assiniboines. Nous n’avons pas versé une larme pour ceux-là.

Si après on croit toujours que c’est le gouvernement fédéral qui est responsable de tous les problèmes, j’aimerais rappeler ceci: En 1915, le gouvernement du Québec retire le droit de vote aux Autochtones, qu’on appelle les « Sauvages » à l’époque. Pourquoi? Parce qu’en 1912, la loi électorale a été modifiée de façon à accorder à toute fin pratique le suffrage universel masculin. Auparavant, le droit de vote était encore réservé aux propriétaires. On s’est rendu compte que la nouvelle loi accorderait également le droit de vote à de nombreux Autochtones. En 1915, année pré-électorale, les riches messieurs gouvernant le Québec ont donc retiré le droit de vote aux Autochtones. Cette injustice ne sera corrigée qu’en 1969. Le Québec est la dernière province à accorder le droit de vote aux Autochtones, 20 ans après la Colombie-Britannique (la première) et 4 ans après l’Alberta (l’avant-dernière).

Fait à noter: Il n’y a aucune opposition à l’Assemblée nationale lorsque le premier ministre Jean-Jacques Bertrand propose d’accorder le droit de vote aux « Indiens ». Le principe semble aller de soi. Un peu comme si on avait oublié depuis le temps que les Premières nations ne participaient pas au processus démocratique. Ce n’est pas par hostilité ou par racisme que les Québécois ont privé aussi longtemps les Autochtones du droit de vote. C’est par indifférence.

La même indifférence qui explique que cinq ans après la mort tragique de Joyce Echaquan, le Conseil des Atikamekw de Manawan reçoit encore de nombreuses plaintes de personnes ayant subi du racisme ou de la discrimination dans le système de santé ou autres institutions gouvernementales. L’indifférence qui pousse les nationalistes à refuser de reconnaître le racisme systémique parce qu’il faut continuer à flatter l’orgueil national. Malgré toutes les émotions et les belles promesses qui ont suivi la mort de Joyce, malgré les rappels annuels qu’il reste encore du travail à faire, le sort des Autochtones nous laisse profondément indifférents.

La journée de la Vérité et de la Réconciliation, ce n’est pas la journée pour réécrire l’histoire et se féliciter d’avoir été moins pires que d’autres. C’est la journée pour se regarder dans le miroir, prendre conscience des failles encore bien réelles du système et nous demander collectivement ce que nous pouvons faire pour corriger les injustices.

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  • Les 20 ans du mariage homosexuel au Canada
    Il y a 20 ans, le Parlement canadien adoptait la Loi sur le mariage civil, qui autorisait les conjoints de même sexe à se marier partout au pays. C’est une belle occasion de faire un voyage dans le temps. Le monde de 2005 est complètement différent de celui qu’on connaît aujourd’hui. Malgré un nouveau chef, le gouvernement du Canada, libéral minoritaire, s’essouffle. L’armée israélienne tue des civils dans la bande de Gaza. Commentateurs et politiciens de droite nous mettent en garde contre l
     

Les 20 ans du mariage homosexuel au Canada

21 juillet 2025 à 07:44

Il y a 20 ans, le Parlement canadien adoptait la Loi sur le mariage civil, qui autorisait les conjoints de même sexe à se marier partout au pays. C’est une belle occasion de faire un voyage dans le temps.

Le monde de 2005 est complètement différent de celui qu’on connaît aujourd’hui. Malgré un nouveau chef, le gouvernement du Canada, libéral minoritaire, s’essouffle. L’armée israélienne tue des civils dans la bande de Gaza. Commentateurs et politiciens de droite nous mettent en garde contre l’islamisation imminente de l’Occident. Les Autochtones canadiens contestent les décisions des gouvernements provinciaux, qui laissent les compagnies forestières ignorer leurs droits ancestraux. Et la société se déchire avec des débats concernant les minorités sexuelles.

Réal Ménard, député bloquiste de Hochelaga / Hochelaga-Maisonneuve de 1993 à 2009

Certains états américains permettent déjà les mariages homosexuels, mais le président George W. Bush fait campagne pour amender la constitution afin de les interdire sur tout le territoire. Le 19 avril 2005, Benoît XVI est élu pape de l’Église catholique. Il s’opposera avec beaucoup plus d’ardeur que Jean-Paul II à tout ce qui concerne l’homosexualité, qu’il considère contraire à la morale « naturelle ».

Au Canada, l’Ontario est la première province à accepter les mariages entre conjoints de même sexe en juin 2003, suite à une décision de la Cour supérieure. La plupart des autres provinces ont suivi, dont le Québec en mars 2004. Au moment de l’adoption de la loi fédérale, l’Alberta et l’Île du Prince Édouard sont les seules provinces à refuser les mariages homosexuels.

En 1995, le député bloquiste Réal Ménard, ouvertement homosexuel, présente une motion demandant la reconnaissance des mariages entre conjoints du même sexe. La motion est rejetée par 124 voix contre 52. Entre 1998 et 2003, le député néo-démocrate Svend Robison, lui aussi ouvertement homosexuel, présente trois projets de loi, sans succès.

En 2003, l’Alliance canadienne (ancêtre de l’actuel Parti conservateur) présente une motion pour réaffirmer la définition traditionnelle du mariage, soit l’union entre un homme et une femme. La motion est battue par 137 voix contre 132. Signe d’un malaise profond au sein du Parti libéral, officiellement engagé à permettre le mariage homosexuel dans tout le Canada, 53 députés libéraux votent pour la motion et une vingtaine s’absentent au moment du vote.

Du côté du Bloc québécois, trois des 34 députés appuient la motion de l’Alliance. Quatre s’absentent au moment du vote (dont Mario Laframboise, actuel député caquiste de Blainville). Ils disaient vouloir attendre le jugement de la Cour suprême du Canada, qui doit déterminer de la constitutionnalité du projet de loi reconnaissant les mariages homosexuels. Je répète parce que c’est savoureux. Quatre députés bloquistes ont dit vouloir attendre l’opinion de la Cour suprême du Canada avant de prendre une décision.

C’est finalement en 2005 que le projet de loi final est déposé et adopté. D’un côté, il y a le premier ministre Paul Martin, qui a mis son opposition personnelle (opposition qu’il attribue à son éducation catholique) de côté par devoir civique. Partisan tiède en 2003, il est en 2005 un fier avocat du mariage pour tous. De l’autre côté, il y a le chef de l’Opposition, Stephen Harper, qui défend avec vigueur la définition traditionnelle du mariage au nom des valeurs chrétiennes et canadiennes. Le Bloc québécois et le NPD appuient tous deux la proposition, mais laissent le vote libre à leurs députés.

Des députés libéraux participent avec les conservateurs à l’obstruction parlementaire pour retarder le projet de loi et empêcher qu’il soit adopté avant la fin de la session. 14 députés libéraux votent avec les conservateurs contre la prolongation de la session demandée par le gouvernement. C’est le Bloc québécois qui vient au secours du gouvernement libéral pour permettre l’adoption de la loi.

Voici le détail du vote par partis:
Parti Pour/Contre/Abstention
PLC 95/32/2
PCC 3/93/0
BQ 43/5/2
NPD 17/1/0

Fait cocasse: Le député conservateur albertain Peter Goldring, violemment opposé au mariage homosexuel, est accusé d’incitation à la haine par le révérend Ted Kolber de l’Église unie du Canada (chrétienne). Dans le Calgary Sun, le chroniqueur de droite Link Byfield accuse le révérend Kolber… d’intolérance. Parce que Kolber ne « tolère » pas les opinions différentes de la sienne. Ça ne s’invente pas.

Et pendant que Stephen Harper, Vic Toews et leurs collègues chrétiens s’opposent au mariage gai en invoquant la Bible, le chroniqueur Richard Gwyn du Toronto Star nous prévient que les droits des homosexuels pourraient bien être menacés par… l’immigration. « La ferme opposition aux mariages homosexuels au sein des groupes ethniques est un avant-goût de notre avenir. » Ironie. Ou cécité, c’est selon.

Dans les pages du Devoir, le psychologue Yves Laberge défend la définition traditionnelle du mariage au nom des lois immuables de la biologie: « On ne peut pas confondre une pratique sexuelle particulière comme l’homosexualité avec une identité sexuelle et concéder à cette pratique sexuelle la même reconnaissance de droit au plan du mariage que celle accordée à la relation homme-femme qui, malgré ses avatars, est la seule à pouvoir assurer la pérennité de la société et de l’espèce. »

Au Québec, on retrouve parmi les opposants une certaine Denise Bombardier, pour qui la seule finalité du mariage est la procréation (amusant quand on sait qu’elle s’est remariée à 62 ans). Le 16 septembre 2003, elle participait à l’émission le Point face à Louis Godbout, secrétaire des Archives du Québec et militant pour les droits des homosexuels. À la fois intervieweuse et débatteuse, elle interrompt allègrement son invité pour imposer son point de vue. Elle met en valeur son doctorat alors que son interlocuteur, elle le souligne, travaille dans le domaine des pâtes et papiers. Elle nous sort le cliché de « Je ne suis pas homophobe, j’ai des amis gais. » Elle prétend d’ailleurs parler au nom des nombreuses personnes homosexuelles opposées au mariage gai mais qui ont peur de prendre la parole à cause de la pression de leur communauté. Puis elle tombe dans tous les clichés. Les homosexuels sont infidèles par nature. Le défilé de la fierté gaie est ridicule. Les gais aiment se présenter en victimes. Bref, peu édifiant. C’était la première et dernière participation de Denise Bombardier à l’émission. Rima Elkouri lui sert une réplique cinglante dans la Presse deux jours plus tard. Une plainte au Conseil de presse a été retenue contre Radio-Canada pour avoir permis ce débat. La principale intéressée dira avoir été victime du lobby des « fondamentalistes gais », quoi que ça veuille dire.

Bref, aucun changement depuis 20 ans. Les conservateurs défendent toujours les « lois de la nature » contre le tout-puissant lobby LGBTQ+ (nom variable selon les époques), les immigrants sont toujours accusés d’incompatibilité culturelle et les véritables intolérants sont ceux qui prêchent la tolérance. Tout va bien.

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  • Pluriparentalité et polygamie
    En avril dernier, la Cour supérieure du Québec a tranché en faveur des familles pluriparentales: un enfant peut légalement avoir plus de deux parents. Le gouvernement du Québec a un an pour amender le Code civil afin de tenir compte de cette nouvelle réalité. Excellente nouvelle pour les personnes concernées. Décision sans conséquence pour celles qui ne le sont pas. Mais des gens sont inquiets. Normand Lester et Guillaume Rousseau nous disent carrément que la décision du juge Andres C. Garin
     

Pluriparentalité et polygamie

30 mai 2025 à 08:18

En avril dernier, la Cour supérieure du Québec a tranché en faveur des familles pluriparentales: un enfant peut légalement avoir plus de deux parents. Le gouvernement du Québec a un an pour amender le Code civil afin de tenir compte de cette nouvelle réalité.

Excellente nouvelle pour les personnes concernées. Décision sans conséquence pour celles qui ne le sont pas. Mais des gens sont inquiets. Normand Lester et Guillaume Rousseau nous disent carrément que la décision du juge Andres C. Garin ouvre la porte à la polygamie. Rousseau se garde de viser une communauté en particulier, mais Lester attaque directement les musulmans. Présentement, la polygamie est un acte criminel au Canada. Mais Rousseau et Lester nous préviennent que nous sommes à un pas de sa légalisation.

« Certes, ce n’est pas pour tout de suite », écrit Rousseau, « car le Code criminel canadien interdit cette pratique. Mais il suffirait que le fédéral décide d’abolir cette interdiction pour que le Québec puisse être forcé d’en faire autant. » Effectivement, pratiquement tous les actes criminels peuvent être légalisés du jour au lendemain si le gouvernement le décide. Ce n’est pas un argument.

D’après Lester, c’est une question de temps avant que les tribunaux invalident la criminalisation de la polygamie au nom de la liberté de religion. Cette crainte est complètement sans fondement. Un jugement de la Cour suprême de la Colombie-Britannique l’a d’ailleurs confirmé en 2011 (BCSC 1588). La criminalisation de la polygamie est peut-être une entrave à la liberté de religion, mais c’est une limitation acceptable et nécessaire dans un contexte de protection des droits des femmes et des enfants. Merci au juriste Louis-Philippe Lampron pour la référence.

Donc non, ce n’est pas demain qu’un tribunal va décriminaliser la polygamie au nom du respect des droits individuels. Le gouvernement pourrait en décider autrement, mais nous n’avons aucune raison de croire que le nouveau gouvernement Carney ait l’intention de légiférer en ce sens. Alors de quoi est-ce qu’on s’inquiète? Et surtout, quel est le rapport avec les familles pluriparentales?

Pourquoi la polygamie est-elle non seulement interdite au Canada, mais criminelle? Voici quelques raisons tirées du rapport « La polygynie et les obligations du Canada en vertu du droit international en matière de droits de la personne« . On comprend que le rapport adresse directement les familles appartenant à des communautés où la polygynie (un homme ayant plusieurs épouses) est une pratique culturelle ou religieuse:

  • La polygamie renforce le patriarcat
  • La compétition entre les épouses cause du tort aux enfants et aux épouses elles-mêmes
  • Risque pour la santé sexuelle (la polygynie augmente le risque de transmission des infections et maladies)
  • La polygamie est souvent synonyme de dénuement économique pour les femmes et leurs enfants
  • L’inégalité domestique est incompatible avec l’égalité économique et sociale, donc avec les valeurs canadiennes

Donc ce n’est pas seulement par principe que le Canada ne permet pas les unions polygames. C’est parce que dans plusieurs contextes, celles-ci ont causé un tort réel et documenté aux femmes et aux enfants.

On brouille les cartes lorsqu’on lie les demandes de reconnaissance parentales à la reconnaissance conjugale. Ce sont deux enjeux complètement différents. Plusieurs provinces canadiennes reconnaissent déjà légalement la pluriparentalité (la Colombie-Britannique depuis 2013, l’Ontario depuis 2016 et la Saskatchewan depuis 2021). Selon Valérie Costanzo, professeure en sciences juridiques à l’Université du Québec à Montréal, ces changements législatifs n’ont pas conduit à des campagnes juridiques pour décriminaliser la polygamie. Il n’y a pas de raison de croire qu’il en irait autrement au Québec.

Maintenant, je vous le demande: en quoi les enfants des familles pluriparentales sont menacés par leur structure atypique? Au contraire, c’est précisément en tenant compte des intérêts des enfants que les tribunaux canadiens ont accordé un statut légal aux unions pluriparentales. Imaginons une situation d’urgence où le « troisième parent », celui qui n’est pas inscrit sur le certificat de naissance, se retrouve à l’hôpital seul avec son enfant. Il n’a pas l’autorité légale de prendre une décision. On se retrouve dans une situation dangereuse pour l’enfant qui aurait pu être évitée avec un changement sur un papier.

Avant d’adopter des idées préconçues sur la pluriparentalité, je recommande vivement d’écouter l’entrevue de Sophie Paradis à l’émission de Patrick Lagacé le 7 mai 2025. Les inquiets réaliseront peut-être que les familles pluriparentales ne sont dignes ni de suspicion, ni de mépris. Si vous vous inquiétez pour le bien-être des enfants des unions à trois parents, dites-vous que les séparations complexes et les cellules familiales dysfonctionnelles ne sont pas liées au nombre d’adultes impliqués. Au contraire, un projet de pluriparentalité implique généralement un niveau de préparation qui échappe à un très grand nombre de familles dites traditionnelles. À ce jour, aucune des quelques familles pluriparentales reconnues dans les autres provinces canadiennes ne s’est retrouvée en cour pour débattre de la garde des enfants. Pour citer Valérie Costanzo encore une fois: « Cela peut s’expliquer notamment par une méfiance par rapport à la surveillance des tribunaux, où ces familles pourraient vivre des préjugés, mais également par des outils de communication et de gestion familiale plus sains. » Bref, l’expérience ne donne aucune raison de croire que reconnaître légalement la pluriparenté serait préjudiciable pour les enfants.

Associer les familles pluriparentales, comme le fait Normand Lester, à des familles ultraconservatrices mormones ou musulmanes, est non seulement injuste, mais dangereux. C’est faire courir le risque d’une stigmatisation sociale à des familles déjà marginales qui ne demandent qu’à offrir les meilleures conditions de vie possibles à leurs enfants. C’est d’autant plus absurde vu la présence importante de la communauté LGBTQ+ parmi les familles qui ne répondent pas au modèle traditionnel. Ce n’est généralement pas là qu’on retrouve les ultrareligieux.

« Face à cette atteinte à sa liberté de choisir et à son caractère distinct, le Québec doit résister », conclut Guillaume Rousseau. Résister à quoi? À des familles qui ne répondent pas au modèle traditionnel? Cette bataille juridique que Rousseau semble réclamer de ses voeux ne vise en gros qu’à empêcher des familles de vivre selon leur mode de vie choisi. Et dans quel but? Se féliciter collectivement d’avoir empêché Ottawa de nous obliger à respecter les droits d’une minorité? C’est une habitude dangereuse qu’on semble vouloir développer au Québec. Il serait temps d’arrêter de voir les droits individuels comme une menace à éliminer.

Les familles pluriparentales n’ont pas demandé à être prises en otage par un nouvel affrontement juridictionnel entre Québec et Ottawa. Si nos nationalistes se cherchent un sujet pour attiser la colère contre le régime fédéral, qu’ils s’en tiennent à des guerres de chiffres.

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