La trumpisation du Bloc québécois?
Cette entrevue d’Yves-François Blanchet est terrifiante. Je comprends que le message principal est que la menace américaine ne devrait pas empêcher le Québec de devenir un pays. Mais l’effort démesuré pour démoniser le Canada semble conduire ici à ignorer un danger bien réel.
Soyons clair: Je n’ai pas voté pour le Parti libéral du Canada. Je voterais encore moins pour lui aujourd’hui. Mais ce n’est pas une raison pour minimiser les dérives dans lesquelles Donald Trump nous entraîne. Blanchet lui-même semble vouloir y participer.

Commençons par ce discours sur les immigrants qui n’est pas sans rappeler la déclaration odieuse de Jean Boulet lors des élections de 2022:
« Est-ce que le Québec peut continuer en étant ce qu’il est à accueillir et à échouer l’accueil d’immigrants qui n’apprendront pas le français, qui vont ghettoïser Montréal, qui vont séparer Montréal des régions du Québec, qui vont faire en sorte qu’on accueille les gens dans quelque chose qui n’est plus nous-mêmes ? Si on ne réussit pas à intégrer les gens en français avec nos valeurs fondamentales, évidemment on nuit à notre propre avenir. »
Les immigrants n’apprendront pas le français? Il faudrait peut-être rappeler à Blanchet que c’est le gouvernement du Québec, pas celui d’Ottawa, qui a coupé dans les classes de francisation.
Les immigrants vont ghettoïser Montréal? Ce n’est pas l’afflux d’immigrants qui est responsable des ghettos. C’est ce racisme systémique que Blanchet et son parti refusent de reconnaître. Quand les personnes issues de la diversité sont victimes de discrimination au logement ou à l’emploi, elles se rassemblent entre elles parce que c’est littéralement leur seul moyen de survivre. Il existe des moyens de lutter contre ce phénomène, mais Blanchet les refuse parce que parler de racisme, c’est mauvais pour notre égo national.
Séparer Montréal des régions? Quelque chose qui n’est plus nous-mêmes? Je ne sais pas de quoi il parle, mais j’ai l’impression que ce n’est pas la présence de pistes cyclables qui fait que Montréal n’est plus « nous-mêmes » aux yeux du chef du Bloc. À chaque élection fédérale, des déclarations islamophobes de candidats bloquistes refont surface. Aux dernières élections, on a appris que certains députés fréquentaient carrément des groupes identitaires d’extrême droite en ligne. Rappelons qu’une des députées actuelles du Bloc s’est déjà fait remarquer en faisant l’éloge de Marine Le Pen. Le chef du Bloc devrait prendre soin de peser ses mots lorsqu’il parle d’identité et d’immigration.
Finalement, quelles sont ces valeurs fondamentales québécoises que les immigrants ne partageraient pas? Selon Blanchet, l’immigration nuit à la « société égalitaire, laïque et francophone ». Si les droits des femmes importent vraiment au chef du Bloc, il ferait bien de se rappeler que l’avortement est légal au Canada et criminel dans 12 états américains. Ce ne sont pas les immigrants qui menacent les droits des femmes au Québec. La plupart des influenceurs masculinistes ont la peau blanche et un nom bien canadien-français. Quant à la laïcité, je pense qu’on peut s’entendre que les États-Unis sont probablement le pays occidental où la séparation entre l’Église et l’État est la plus floue, à part peut-être le Vatican. Les chrétiens évangéliques conservateurs ont bien prouvé qu’ils sont plus dangereux pour la laïcité que les immigrants musulmans.
Blanchet dit ne pas croire que Trump ait réellement des visées expansionnistes au Canada. S’agit-il d’aveuglement volontaire? Ou Blanchet ne suit simplement pas l’actualité internationale? Au Honduras, Trump a littéralement acheté l’élection présidentielle de Nasfy Asfura, le candidat chrétien conservateur, en menaçant les électeurs de couper tout soutien financier à leur pays s’ils osaient voter autrement. Il a fait de même avec les élections législatives en Argentine. Qu’est-ce qui nous fait croire que Trump respecterait davantage l’indépendance d’un Québec pays?
Au-delà de l’ingérence électorale, il y a l’attaque frontale. Sous prétexte de lutter contre le trafic de drogue, Trump viole ouvertement le droit international en traitant le Vénézuéla comme un état terroriste. Les frappes des pirates américains (qui se font appeler United States Navy) ont déjà fait une centaine de morts en attaquant des navires vénézuéliens. Nous savons tous que le véritable objectif de la Maison blanche est de reprendre le contrôle du pétrole vénézuélien. Croit-on que jamais Trump ne convoitera nos ressources minières, forestières ou hydroélectriques de la même façon?
Depuis novembre, les diplomates américains doivent documenter les politiques que le nouveau gouvernement considère comme des atteintes aux droits humains. Cela comprend la légalisation et le financement de l’avortement, les politiques de diversité, égalité et inclusion (DEI) et la lutte contre les discours haineux. Ironiquement, Blanchet lui-même est probablement considéré comme un criminel aux yeux de la diplomatie américaine pour avoir exigé la fin de l’exemption religieuse pour les discours haineux.
Blanchet reproche, avec raison, au Parti libéral du Canada d’avoir reculé sur tous ses engagements climatiques. Mais oublie-t-il qui a fait pression sur Ottawa pour obtenir ces « assouplissements »? Qui dit qu’un Québec pays ne subirait pas les mêmes pressions pour laisser passer des oléoducs? Contre le gouvernement du Canada, nous avons des recours légaux et démocratiques. Contre l’armée américaine, nous ne pourrions que nous coucher.
Finalement, disons un mot sur cette affirmation selon laquelle les fédéralistes ne seraient pas des Québécois. C’est un discours extrêmement dangereux qui transforme des adversaires politiques en ennemis de l’intérieur. Encore une fois, une stratégie tirée du livre de jeu de Donald Trump. Ou de Pierre Poilievre, c’est selon. Dans les deux cas, ce n’est pas un modèle dont on devrait s’inspirer. On l’a bien vu aux États-Unis. L’étape suivant la fabrication des ennemis intérieurs, c’est la violence politique.
Le gouvernement libéral fédéral est peut-être une menace pour le français, mais l’influence trumpiste est une menace pour la liberté d’expression, la liberté académique ainsi que les droits des femmes, des minorités culturelles, religieuses, de genre et sexuelles. Que Blanchet se sente plus menacé par l’immigration que par Donald Trump me semble… menaçant.
