Vue lecture

D’or et d’os

Il allait falloir nous libérer de cette mort pour accéder à la vie.

– Julie Hyland, Précis de fantômologie

Précis de fantômologie, c’est la réponse bienveillante, sans concession et féministe aux grands récits de coureurs des bois, où les femmes sont si souvent absentes. Julie Hyland réactualise les figures du nomade et du sédentaire, constitutives de la littérature québécoise, dans ce roman enlevant qui se lit d’une traite.

Elle convoque trois générations d’hommes de sa famille, pour sauver la dernière : « je voulais mobiliser mes ressources de lectrice d’une Abitibi livrée à sa propre destruction, en trouvant tous les espaces ponctués et les marges du monde pour protéger mon frère et le sauver. » (p.75) Après le patriarche explorateur et chercheur d’or et le père, « gisant la plupart du temps sur le même canapé […], [subissant] la vie sur des coussins envahis de poussières de cendres et de peaux mortes » (p. 68), elle excavera les artères malades de masculinité de sa famille pour laisser entrer le soleil et permettre la guérison.

L’autrice et narratrice « a toujours eu faim de voir. [Son] appétit scopique n’a fait que s’étendre à l’âge adulte » (p. 71). Et qui ouvre les yeux sur le monde colonial dans lequel on croupit ne peut que sentir son cœur se crisper. Après tout, « l’anxiété est le lot de ceux qui veulent savoir » (p.74). L’écriture la mènera sur sa voie, la sortira de la maison familiale maudite pour aller aux grands vents et rédiger une cure faite d’inquiétude et de bonté, de présence et de responsabilité acceptée.

Quand je marchais dehors, dans les bois ou sur la rue, je me sentais en relative sécurité. C’est ce qui venait du dedans qui m’effrayait. Rien ne me paraissait aussi redoutable que ce qui pouvait m’arriver dans cette maison capable d’étouffer l’écho de mes cris. Ils devenaient murmures dans l’épaisseur des murs. On ne se protège de rien, en s’enfermant. On s’isole, c’est tout. Pas question pour moi d’ouvrir le téléviseur et d’exposer mon ouïe au divertissement. Si je voulais survivre au péril de cette maison et aux présences qu’elle abritait, je devais me mettre à son écoute. Tout guetter de son silence. (p. 96)

À la vue, elle ajoute l’ouïe, un autre sens pour éprouver l’intranquillité nécessaire à l’écriture : « L’oreille n’a pas de paupière : elle ne se referme jamais. » (p.99)

L’aïeul prospecteur est remis à sa place dans ce récit. Hyland raconte l’errance abitibienne du patriarche au retour de la guerre : « J’y avais passé les deux mois les plus morts de l’année. Comme un revenant, des mois et des mois après avoir été démobilisé, j’y avais flotté avec pour seul réel le désespoir qui me nouait les viscères. Je n’étais alors qu’un trou avec des cadavres dedans. » (p.78) L’aïeul trouve la rédemption dans la forêt : « L’humanité ressemble à une épinette noire. Je ne pourrais dire avec assurance si elle est damnée ou miraculée. Quelqu’un pourrait aussi le dire de moi. J’appartiens au territoire de Waskaganish – en langue crie, Waskaganish, ça veut dire maison. » (p.42) Il rencontre sa malédiction dans les bras d’une femme qu’il ne saura jamais aimer et avec qui il aura une famille. Il en aimera une autre parce qu’elle lui fait penser « à un morceau de cuivre exhumé de terre. » (p. 154).

Il y a des spirales, des fulgurances, des maux de tête et des coups de feu dans l’écriture précise, jamais précieuse, sensuelle et sensorielle de Julie Hyland et son histoire de fantômes abitibiens.

Julie Hyland, Précis de fantômologie, La Mèche, 2026, 280, p.

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 *Par la voie des airs: Entrevue avec Stéphanie Lessard-Bérubé

Publié à compte d’autrice, Journal d’une cinéaste-violoneuse de Stéphanie Lessard-Bérubé semble inspiré d’une maxime du conteur-chanteur Michel Faubert : « J’ai pris tout ce que j’aimais et j’en ai fait tout ce que j’ai pu. » Ce très, très beau livre rend hommage à cinq musiciens traditionnels du Bas-Saint-Laurent (Rosario Picard, Léon Marquis, Thomas Deschênes, Aurèle Turgeon et Élie Murray) en adoptant différents points de vue, à la fois anthropologiques et poétiques. On y trouve des photos d’archives, des partitions, des illustrations originales, des textes d’introspection, des notes de travail, d’abondantes références et beaucoup de gratitude. Rencontre avec une rigoureuse vaillante.

Philippe Garon : À la base, ton médium, c’est le cinéma. Qu’est-ce qui t’a amenée à l’écriture?

Stéphanie Lessard-Bérubé : Le cinéma, c’est d’abord beaucoup d’écriture. Ne serait-ce que pour les demandes de financement. Et ça demande beaucoup de temps. J’ai voulu ce livre pour reprendre une autonomie créative, avant de pouvoir terminer le film. Le livre présente toute la recherche et la réflexion sur laquelle s’appuie mon prochain film, mais qu’on n’y retrouvera pas de manière explicite. Ça a demandé beaucoup de travail en amont puis je voulais garder une trace de ce parcours. Je me demande aussi… Est-ce que j’aurais choisi de faire un livre si le Bas-Saint-Laurent n’était pas aussi ancré dans les arts littéraires?

P. G.  Pourquoi l’autoédition?

S. L.-B.  Mon objectif ’était de rendre mes recherches accessibles à la population. Aux familles concernées évidemment, à leurs communautés, mais aussi aux personnes qui s’intéressent au patrimoine vivant en général et à la musique traditionnelle en particulier. Je ne me voyais pas attendre qu’un éditeur s’engage peut-être à publier le manuscrit après l’avoir envoyé à différentes maisons. C’est pour ça que j’ai entrepris une campagne de sociofinancement pour couvrir les frais de conception et d’impression par une entreprise qui offre ce type de services. Mais je ne m’attendais pas à ce qu’on m’accompagne aussi bien. Je ne savais pas comment ça vient au monde, un livre, ce n’était pas dans mes intentions de découvrir les métiers en lien avec la publication, mais j’avais une vision précise. Le résultat est à la hauteur. Le livre est beau grâce à ces gens-là.

P. G.  Tu as volontairement décidé d’imprimer un tirage limité. Pourquoi?

S. L.-B.  Pendant le processus, j’ai compris que c’est plus qu’un document de référence. En trouvant des membres des familles et des amis des violoneux que j’avais choisis, ça a créé un jeu relationnel. C’est allé plus loin que ce à quoi je m’attendais. La dimension sensible est arrivée grâce au temps pendant lequel j’attendais de pouvoir faire le film. En me mettant à écrire, la dimension vivante s’est développée. Et c’est pour ça que je ne veux pas qu’il y ait beaucoup de copies en circulation. Pour que les gens aillent dans les sociétés d’histoire pour consulter le livre, dans les bibliothèques locales, les communautés qui en ont un exemplaire et que ça stimule des rencontres. Que ça ouvre des discussions.

P. G.  Qu’est-ce que tu retiens principalement de ce processus?

S. L.-B.  Le violon, c’est important dans ma vie. Ça me fait du bien, et je ne suis pas la seule. Quand j’ai décidé de venir m’installer dans la région, j’ai cherché des airs typiques d’ici. Mais je ne savais pas comment les trouver. Je suis allée fouiller dans les Archives de folklore de l’Université Laval. Mais même là, c’était pas évident. Des chansons, des contes traditionnels, il y en a en masse. Mais la musique instrumentale, les ethnologues l’ont moins étudiée on dirait. Ç’a demandé du temps. Puis pendant ce temps, ma pratique artistique évoluait. Je rencontrais du monde. J’ai suivi des formations en écriture. Puis j’écrivais. Je me demandais ce que ça allait donner. Je me demandais si ça allait ouvrir ma voix. Je me demandais c’était quoi, ma voix. J’ai connu ces cinq musiciens-là. Leurs airs, mais aussi leurs histoires. C’est pas juste la qualité du jeu qui importe pour moi. C’est l’impact que ces personnes-là ont eu dans leur communauté. Ça va pas mal plus loin que les airs. Ils font partie de ma vie maintenant. Leur héritage fait partie du mien.

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La solitude est un dessert qu’on ne déguste pas seul

La solitude chez les personnes âgées n’est que rarement le sujet d’œuvres cinématographiques, et Mon gâteau préféré1a non seulement brisé ce standard, mais il l’a fait avec brio, à l’aide d’éléments visuels créatifs qui embellissent l’univers du personnage principal, Mahin.

Le long métrage iranien relate l’histoire de Mahin, une dame âgée de 70 ans veuve depuis 30 ans. Depuis la mort de son mari, le déménagement de ses enfants et les visites de moins en moins fréquentes de ses amies, l’isolement est toujours plus présent. Le soir où elle fera la rencontre de Faramarz, un homme vivant une situation similaire, Mahin se croira moins seule.

            Tout au long du film, les décors traduisent bien la solitude des personnages. La maison de Mahin est présentée comme vaste et épurée, ce qui renforce l’image de retranchement que vit le personnage. Les draps blancs protégeant les meubles, les nombreuses pièces inoccupées et les vieilles photos encadrées sur les murs sont tous des signes que Mahin vit non seulement seule, mais qu’elle en souffre.

De plus, le choix de l’éclairage et de la longueur des plans diffère selon si elle est seule ou non dans sa maison. Les scènes moins lumineuses soulignent sa solitude, elles sont aussi beaucoup plus longues, voire contemplatives, ce qui permet au spectateur d’entrer plus profondément dans l’isolement du personnage. Par exemple, dans l’une des premières scènes, Mahin déjeune, assise à la table. Le choix d’augmenter le temps d’écran pour ce moment banal vient le mettre sur le même pied que tout autre moment que vit le personnage, ce qui renforce l’impression de solitude que nous ressentons nous-mêmes en visionnant le long métrage tout comme le léger malaise que nous éprouvons face à la situation de Mahin.

Pour les scènes claires et lumineuses dans lesquelles elle est accompagnée, que ce soit de ses amies au tout début ou, plus tard, de Faramarz, l’éclairage est beaucoup plus présent et diffus. Les plans sont aussi plus courts, divers et nombreux, ce qui donne l’impression que le temps passe plus vite, et c’est probablement ce que ressent Mahin, qui est visiblement plus heureuse lorsqu’elle n’est pas seule.

La solitude de Mahin se dévoile plus en profondeur lorsqu’elle reçoit enfin un invité, et la façon dont elle le traite en dit long sur son besoin de socialisation. En effet, la bouteille de vin jamais ouverte qu’elle dit posséder depuis des années, les vêtements chics qu’elle ne porte jamais et qu’elle sort pour l’occasion, le gâteau qu’elle concocte tard le soir et toutes les petites attentions qu’elle a pour lui traduisent une envie de plaire qu’elle n’a pas développée depuis plusieurs années.

Le long métrage Mon gâteau préféré est un film magnifique dont l’approche visuelle, autant du point de vue de la direction photographique qu’artistique, amène une vision douce de la solitude que certaines personnes âgées vivent au quotidien.

J’ai apprécié cette œuvre pour sa capacité à représenter la solitude, pour ses choix cinématographiques qui soutiennent bien le sujet et pour ses décors réconfortants. Je donne la note de 4/5 à Mon gâteau préféré.

[1]. Maryam Moghadam, Behtash Sanaeeha, Keyke mahboobe man / Mon gâteau préféré, 2024, 97 min.

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Double Patate – Le soleil s’est réveillé : une ode à la vie

Le collègue musicien et Rimouskois Olivier D’Amours a sorti son nouvel album Le soleil s’est réveillé le 6 mars dernier. Issues de son projet Double Patate, les onze pièces seront disponibles en vinyle dans les prochaines semaines.

Dès les premières notes, on est frappé par un gros son de guitare, à la Fred Fortin, suivi d’une voix intime, qui nous réchauffe de poésie concrète (concrete poetry – terme que je viens d’inventer et futur style musical mondialement reconnu). Le son est acoustique, tout en étant augmenté de l’amplification : le road trip n’est jamais très loin, le folk et la liberté non plus. On y sent la fragilité du temps, et cette phrase qui résume tout : « je suis patate / je suis patate / je suis double patate ».

À la Fred Pellerin, Olivier D’Amours se fait conteur : pogné aux douanes, pogné avec un vendeur de thermopompes, pogné avec ses émotions lorsqu’il croise la fille la plus cute du monde. Et toujours cette poésie roots, chargé de sens, légère comme tout :  “je n’ai pas de REER / je n’ai même pas de crème solaire / je me promène dans l’hémisphère / je porte du polyester”.
Dans un monde où près de la moitié des nouvelles chansons publiées sur les plateformes ont été créées grâce à l’intelligence artificielle, Le soleil s’est réveillé est un gros “fuck-you” à l’industrialisation de la vie. Un rappel que les choses se passent encore dans une réalité non-numérique, que la vraie musique est dehors. “Et la journée passe aussi vite qu’une trotinette électrique qui roule à sens contraire de la vie”.
La vraie vie est dehors.

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Changement de culture: Je sais rien faire

Cet automne, j’ai suivi Les Décarbonés. Une téléréalité animée par une humoriste? Qu’à cela ne tienne : pour une fois qu’une émission grand public éduquait à la diminution de l’empreinte environnementale, impossible de la bouder. Je connaissais aussi la sensibilité écologique de Korine Côté, l’animatrice, agente double à l’émission d’ICI Première Feu vert. Moi qui me documente sans arrêt sur la question environnementale, je n’y apprendrais pas grand-chose, me suis-je dit, mais au moins, je me sentirais en communauté de pensée avec des gens à la télé – c’est rare.

Pourtant, dès la première émission, j’ai eu une révélation : je ne sais rien faire. Je ne sais pas réparer des objets, je sais à peine coudre (une chance que j’ai eu de l’économie familiale en secondaire 2), je ne sais pas construire une structure en bois… C’est en trois dimensions? Je panique. Contrairement aux participantes et participants, je pourrais ne pas apprendre, demandant au monde de venir à mon aide. Après tout, la société est ainsi faite que je pourrais demeurer dans la sphère intellectuelle toute ma vie, payant les autres pour des services, en mode de chacun selon ses compétences…Mais me sentirais-je parfaitement utile? Non. Car tous n’ont pas besoin de poésie; mais tous ont un jour besoin qu’on passe une moppe, qu’on cuisine une soupe, qu’on donne un coup de marteau.

En brassant des mots et en réduisant ma consommation le plus possible, j’agis pour le vivant, certes, mais il manque le contact charnel avec le monde. Il manque cette compréhension que ce que je modifie me modifie aussi, que cette interaction humain/non-humain incarne un rapport sain, plus complet avec mon environnement.

Si je ne sais rien faire, au fond, c’est que je n’ai rien appris. Qu’on ne m’a pas appris grand-chose. L’identification des plantes et des oiseaux au camp de vacances, on n’en reparlait plus après, donc j’ai oublié. Les recettes traditionnelles? J’ai brisé la transmission en devenant végétarienne. Les savoir-faire artisanaux? J’étais trop occupée avec mes études et le magasinage (de seconde main, mais quand même). Le pont entre bébé-boumeurs et Y s’est effrité, on a haussé les épaules et on s’est pris de notre plein gré dans les pièges de la modernité.

Alors comment une déconnectée du réel comme moi, malhabile en plus, peut-elle espérer qu’on se libère de la consommation, source de notre aliénation du monde qui nous entoure? Selon Paul Ariès, « [n]ous ne [le] pourrons que si nous prenons conscience que l’enjeu n’est pas d’abord quantitatif (consommer plus ou moins) mais qualitatif (quel mode de vie voulons-nous?). Comment nous libérer si nous demeurons dans une société dominée par l’économie1? »

On fait quoi?

On se mobilise pour faire rentrer dans les écoles l’enseignement de compétences manuelles, comme le Profil d’autonomie citoyenne du Cégep de La Pocatière qui, dans les mots de la journaliste Magalie Morin, « répare quelque chose du lien entre les jeunes et le monde2 ». Il ne s’agit pas ici de former des survivalistes (tant s’en faut!), mais d’« encapaciter ».

On rejoint le Cercle des fermières, comme plusieurs jeunes femmes qui « veulent revenir aux sources. Ce n’est plus acheter, acheter et jeter3 ».

On lit / on écoute

Pour nous motiver à repriser nos bas ou à devenir frugane4, le documentaire La richesse des ordures de Dominic Simard (2025), sur Tou.tv. Et Les Décarbonés, sur TV5 Unis : car la prise de conscience de mon incompétence a vite été suivie de ma mise en action. À suivre!

1. Paul Ariès, Désobéir et grandir : vers une société de décroissance, Écosociété, 2017 [2009], p. 73.

2.  Magalie Morin, « Réparer le monde au cégep de La Pocatière », Unpointcinq, 9 décembre 2025. https://unpointcinq.ca/sinspirer/cegep_la-pocatiere-autonomie-citoyenne/

3. Sylviane Carrier, présidente régionale du Cercle des fermières, dans Bruno St-Pierre, « Cent-dix ans de tradition et de solidarité », Le Soir, 10 décembre 2025, p. 12.

4. « Personne qui participe de façon limitée au système économique conventionnel, qui adopte des pratiques prônant la récupération des aliments et des objets et qui, par ses actions, contribue à lutter contre le gaspillage alimentaire, la surconsommation ainsi que la surexploitation des animaux et des ressources naturelles » (Office québécois de la langue française, 2023, https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/fiche-gdt/fiche/26504985/frugane)

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Concerto pour cuivres et hormones: Rencontre avec Jean-François Aubé

Cinéaste plusieurs fois primé, Jean-François Aubé enseigne dans le programme Arts, lettres et communication au campus collégial de Carleton-sur-Mer. Depuis 2014, il a élargi la palette de ses projets artistiques avec la publication d’un recueil de nouvelles, d’un roman et de deux pièces de théâtre. Son plus récent livre, Tout ce qui déborde, s’adresse en principe à un lectorat adolescent. En principe… Rencontre avec un raconteur doué.

Philippe Garon Cette histoire met en scène des élèves du secondaire qui participent à un concours d’harmonies. Est-ce que c’est autobiographique?

Jean-François Aubé   Non, j’ai même jamais touché à un cor français! Mais une des choses que j’aime en écriture, c’est justement de m’immerger dans un domaine que je ne connais pas. Ça demande de la recherche. J’ai rencontré beaucoup de gens qui ont fait partie d’harmonies, beaucoup de cornistes. J’ai recueilli beaucoup d’anecdotes sur le Festival des harmonies de Sherbrooke. Par contre, le personnage de Nicolas me ressemble d’une certaine façon. Moi aussi, j’étais très timide, très silencieux. Comme je bégayais, je me réfugiais dans mon monde intérieur. L’enfant qui aborde la vie adulte ressemble aux notes de musique qui s’arrachent à leur partition. Elles doivent s’extraire d’un monde pur et parfait pour arriver dans la réalité, qui ne l’est pas.

Cela dit, en écriture, on parle toujours de soi, alors j’essaie le plus possible de me projeter à l’extérieur de moi-même en choisissant des champs d’activités qui ne me sont pas familiers. Il y a quelques années, je travaillais comme animateur socioculturel au cégep de Rimouski. On avait écrit une histoire qui ressemblait à ça. Je trouvais ça très riche. C’est resté et j’ai décidé de pousser l’exercice.

P. G.  Pourquoi as-tu voulu cette fois t’adresser spécifiquement à un public adolescent?

J.-F. A.  Au début, je me doutais bien que ça pouvait être un roman pour ados. Mais ça me paralysait. Je me demandais : « Ce mot-là est-tu trop long? Cette phrase-là est-elle compréhensible? » J’ai fini par juste me concentrer sur ce que j’avais le goût de raconter. En parlant avec les gens chez Boréal, ce qui leur a plu, c’est justement que je ne m’étais pas forcé à m’adresser spécifiquement à un public adolescent.

P. G.  Parler de la sexualité des jeunes, c’est pas facile. Qu’est-ce qui t’a guidé dans ce défi?

 J.-F. A.  L’envie de faire ça, tout simplement, de parler de l’éveil sexuel d’un jeune garçon. L’envie de parler du désir, de nous rappeler que le désir, c’est quelque chose de beau, que c’est une des belles expériences de la vie. Notre rapport à la beauté commence un peu là. Il s’enracine là. Les expériences de beauté viennent se coller sur ces premiers émois sensuels. Tous les désirs de la vie adulte sont des versions sublimées de ces premiers désirs. J’ajouterais que le début du désir, c’est le début de la poésie. Et que la force intérieure qui nous pousse vers quelqu’un, c’est aussi un premier test d’empathie. Voir l’autre comme un sujet et pas juste comme un objet, en proie comme nous à la joie et à la souffrance, c’est crucial pour le développement du sens moral. Le thème de la sexualité a suscité de belles discussions pendant le processus éditorial. C’est un sujet prégnant dans notre époque. On aurait pu être plus frileux par rapport au désir masculin. Il y a tellement de récits d’agressions sexuelles. Mais je voulais montrer des relations saines et que ça prend une place magnifique dans l’affirmation de notre identité.

P. G.  Le personnage de Petit Hautbois vit des moments difficiles. Pourquoi as-tu choisi de ne pas résoudre le conflit dans lequel il se retrouve?

J.-F. A.  L’école secondaire, il y a des gens pour qui ça ne marche pas bien. Que j’aie choisi de ne pas régler la situation dans laquelle se trouve ce jeune, ça montre juste qu’il y a des élèves qui vivent ça, qui vont peut-être porter de telles expériences toute leur vie. En tant que lecteur, j’aime que tout ne soit pas forcément bouclé. Quand je vois les ficelles à la fin d’un livre, ça m’achale. J’aime ça quand il reste des éléments qui ne sont pas clairs. La réalité est ambiguë. C’est correct que la fiction le soit aussi.

Jean-François Aubé, Tout ce qui déborde, Boréal, 2025, 152 p.

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L’adieu au bateau de Johanne Fournier

Je connais Johanne Fournier. Je ne l’ai rencontrée que deux ou trois fois, mais je la connais bien. Parce que j’ai voyagé près d’elle, avec elle quand elle avait 15 ans et qu’elle avait fugué en Gaspésie avec son p’tit chum de 17 ans, en 1970. Par son récit de 83 pages L’état de nos routes, paru chez Leméac en 2021. Et en octobre dernier, toujours chez Leméac, paraissait L’adieu au bateau, autre récit de 70 pages qui raconte l’année qui suit le décès de l’aimé de Johanne, qu’était devenu le p’tit chum, 25 ans après leur fugue.

Johanne Fournier écrit au Je et on la lit au Nous. On partage ses états, ses doutes, sa peine au fil de ses mots écrits simplement et de façon remarquablement illustrative. On marche à ses côtés quand elle remplit les mangeoires à oiseaux, quand elle rentre le bois que l’aimé disparu a cordé.

« Il cordait le bois avec dévotion

à chaque jour je rentre le bois

à chaque jour suffit sa peine

[…]

Les mésanges dans l’arbre surveillent ma déambulation.

Mais surtout il y a sa présence, dans les petits chemins, dans chaque bûche que je prends, qu’il a tenue dans ses mains l’automne précédant sa mort. »

On s’assoit près d’elle dans la gare maritime de Matane, d’où elle regarde arriver et partir le bateau, d’où elle regarde les gens s’en aller et revenir, où elle se rappelle l’ancien traversier, le N.M. Camille-Marcoux, qu’elle a filmé pour Le Temps que prennent les bateaux — car l’auteure est aussi une cinéaste documentariste accomplie.

« Parfois à la gare, toute à mon théâtre, je ne vois pas les poches de hockey des hommes remplies du linge sale de la semaine de travail ou les raquettes accrochées au flanc des sacs à dos ou les poussettes avec des bébés dedans et des valises dessous ou les gens qui attendent l’embarquement en balayant leur téléphone au lieu de regarder la mer, ni les autres de retour de leur quinzaine à la mine, rejoignant celles qui les espèrent dehors dans le F-150 bien chaud
ou la vieille Honda rouillée. »

J’ai d’abord cru que son adieu au bateau n’était pas tant adressé au traversier, mais plutôt au bateau — sa vie — qu’elle copilotait depuis près de 30 ans avec son aimé. Mais non, Johanne Fournier écrit, à la toute fin de son récit : « […] dans la pénombre, nous avons attendu sa mort. Je dis sa mort, pas son départ. Il n’y aura pas d’adieu au bateau. Il ne partira pas. Sa mort fera partie de moi, installée à demeure. »

Je recommande fortement la lecture, non seulement de L’adieu au bateau, mais aussi de L’état de nos routes qui, en quelque sorte, forment un tout. Un tout imprégné d’amour entre deux êtres comme on en sent rarement d’aussi vrai, d’aussi fort.

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