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Concerto pour cuivres et hormones: Rencontre avec Jean-François Aubé

Cinéaste plusieurs fois primé, Jean-François Aubé enseigne dans le programme Arts, lettres et communication au campus collégial de Carleton-sur-Mer. Depuis 2014, il a élargi la palette de ses projets artistiques avec la publication d’un recueil de nouvelles, d’un roman et de deux pièces de théâtre. Son plus récent livre, Tout ce qui déborde, s’adresse en principe à un lectorat adolescent. En principe… Rencontre avec un raconteur doué.

Philippe Garon Cette histoire met en scène des élèves du secondaire qui participent à un concours d’harmonies. Est-ce que c’est autobiographique?

Jean-François Aubé   Non, j’ai même jamais touché à un cor français! Mais une des choses que j’aime en écriture, c’est justement de m’immerger dans un domaine que je ne connais pas. Ça demande de la recherche. J’ai rencontré beaucoup de gens qui ont fait partie d’harmonies, beaucoup de cornistes. J’ai recueilli beaucoup d’anecdotes sur le Festival des harmonies de Sherbrooke. Par contre, le personnage de Nicolas me ressemble d’une certaine façon. Moi aussi, j’étais très timide, très silencieux. Comme je bégayais, je me réfugiais dans mon monde intérieur. L’enfant qui aborde la vie adulte ressemble aux notes de musique qui s’arrachent à leur partition. Elles doivent s’extraire d’un monde pur et parfait pour arriver dans la réalité, qui ne l’est pas.

Cela dit, en écriture, on parle toujours de soi, alors j’essaie le plus possible de me projeter à l’extérieur de moi-même en choisissant des champs d’activités qui ne me sont pas familiers. Il y a quelques années, je travaillais comme animateur socioculturel au cégep de Rimouski. On avait écrit une histoire qui ressemblait à ça. Je trouvais ça très riche. C’est resté et j’ai décidé de pousser l’exercice.

P. G.  Pourquoi as-tu voulu cette fois t’adresser spécifiquement à un public adolescent?

J.-F. A.  Au début, je me doutais bien que ça pouvait être un roman pour ados. Mais ça me paralysait. Je me demandais : « Ce mot-là est-tu trop long? Cette phrase-là est-elle compréhensible? » J’ai fini par juste me concentrer sur ce que j’avais le goût de raconter. En parlant avec les gens chez Boréal, ce qui leur a plu, c’est justement que je ne m’étais pas forcé à m’adresser spécifiquement à un public adolescent.

P. G.  Parler de la sexualité des jeunes, c’est pas facile. Qu’est-ce qui t’a guidé dans ce défi?

 J.-F. A.  L’envie de faire ça, tout simplement, de parler de l’éveil sexuel d’un jeune garçon. L’envie de parler du désir, de nous rappeler que le désir, c’est quelque chose de beau, que c’est une des belles expériences de la vie. Notre rapport à la beauté commence un peu là. Il s’enracine là. Les expériences de beauté viennent se coller sur ces premiers émois sensuels. Tous les désirs de la vie adulte sont des versions sublimées de ces premiers désirs. J’ajouterais que le début du désir, c’est le début de la poésie. Et que la force intérieure qui nous pousse vers quelqu’un, c’est aussi un premier test d’empathie. Voir l’autre comme un sujet et pas juste comme un objet, en proie comme nous à la joie et à la souffrance, c’est crucial pour le développement du sens moral. Le thème de la sexualité a suscité de belles discussions pendant le processus éditorial. C’est un sujet prégnant dans notre époque. On aurait pu être plus frileux par rapport au désir masculin. Il y a tellement de récits d’agressions sexuelles. Mais je voulais montrer des relations saines et que ça prend une place magnifique dans l’affirmation de notre identité.

P. G.  Le personnage de Petit Hautbois vit des moments difficiles. Pourquoi as-tu choisi de ne pas résoudre le conflit dans lequel il se retrouve?

J.-F. A.  L’école secondaire, il y a des gens pour qui ça ne marche pas bien. Que j’aie choisi de ne pas régler la situation dans laquelle se trouve ce jeune, ça montre juste qu’il y a des élèves qui vivent ça, qui vont peut-être porter de telles expériences toute leur vie. En tant que lecteur, j’aime que tout ne soit pas forcément bouclé. Quand je vois les ficelles à la fin d’un livre, ça m’achale. J’aime ça quand il reste des éléments qui ne sont pas clairs. La réalité est ambiguë. C’est correct que la fiction le soit aussi.

Jean-François Aubé, Tout ce qui déborde, Boréal, 2025, 152 p.

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L’adieu au bateau de Johanne Fournier

Je connais Johanne Fournier. Je ne l’ai rencontrée que deux ou trois fois, mais je la connais bien. Parce que j’ai voyagé près d’elle, avec elle quand elle avait 15 ans et qu’elle avait fugué en Gaspésie avec son p’tit chum de 17 ans, en 1970. Par son récit de 83 pages L’état de nos routes, paru chez Leméac en 2021. Et en octobre dernier, toujours chez Leméac, paraissait L’adieu au bateau, autre récit de 70 pages qui raconte l’année qui suit le décès de l’aimé de Johanne, qu’était devenu le p’tit chum, 25 ans après leur fugue.

Johanne Fournier écrit au Je et on la lit au Nous. On partage ses états, ses doutes, sa peine au fil de ses mots écrits simplement et de façon remarquablement illustrative. On marche à ses côtés quand elle remplit les mangeoires à oiseaux, quand elle rentre le bois que l’aimé disparu a cordé.

« Il cordait le bois avec dévotion

à chaque jour je rentre le bois

à chaque jour suffit sa peine

[…]

Les mésanges dans l’arbre surveillent ma déambulation.

Mais surtout il y a sa présence, dans les petits chemins, dans chaque bûche que je prends, qu’il a tenue dans ses mains l’automne précédant sa mort. »

On s’assoit près d’elle dans la gare maritime de Matane, d’où elle regarde arriver et partir le bateau, d’où elle regarde les gens s’en aller et revenir, où elle se rappelle l’ancien traversier, le N.M. Camille-Marcoux, qu’elle a filmé pour Le Temps que prennent les bateaux — car l’auteure est aussi une cinéaste documentariste accomplie.

« Parfois à la gare, toute à mon théâtre, je ne vois pas les poches de hockey des hommes remplies du linge sale de la semaine de travail ou les raquettes accrochées au flanc des sacs à dos ou les poussettes avec des bébés dedans et des valises dessous ou les gens qui attendent l’embarquement en balayant leur téléphone au lieu de regarder la mer, ni les autres de retour de leur quinzaine à la mine, rejoignant celles qui les espèrent dehors dans le F-150 bien chaud
ou la vieille Honda rouillée. »

J’ai d’abord cru que son adieu au bateau n’était pas tant adressé au traversier, mais plutôt au bateau — sa vie — qu’elle copilotait depuis près de 30 ans avec son aimé. Mais non, Johanne Fournier écrit, à la toute fin de son récit : « […] dans la pénombre, nous avons attendu sa mort. Je dis sa mort, pas son départ. Il n’y aura pas d’adieu au bateau. Il ne partira pas. Sa mort fera partie de moi, installée à demeure. »

Je recommande fortement la lecture, non seulement de L’adieu au bateau, mais aussi de L’état de nos routes qui, en quelque sorte, forment un tout. Un tout imprégné d’amour entre deux êtres comme on en sent rarement d’aussi vrai, d’aussi fort.

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