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    Oui je vais encore vous parler de Parcoursup. Parce que j’entends une litanie lourde et lancinante. Et je l’entends aussi bien dans la bouche de celles et ceux qui « défendent » Parcoursup que de celles et ceux qui « condamnent » Parcoursup. Cette litanie dit que Parcoursup ne serait qu’une plateforme de « mise en relation » entre une offre et une demande (version libérale), entre des lycéens et des universités (version social-démocrate). Ce cadrage (car c’en est un) est mensonger à tous les niv
     

Non #Parcoursup n’est pas « juste » une plateforme de mise en relation.

28 octobre 2026 à 09:19

Oui je vais encore vous parler de Parcoursup. Parce que j’entends une litanie lourde et lancinante. Et je l’entends aussi bien dans la bouche de celles et ceux qui « défendent » Parcoursup que de celles et ceux qui « condamnent » Parcoursup. Cette litanie dit que Parcoursup ne serait qu’une plateforme de « mise en relation » entre une offre et une demande (version libérale), entre des lycéens et des universités (version social-démocrate).

Ce cadrage (car c’en est un) est mensonger à tous les niveaux. Dire que Parcoursup n’est « que cela » ou que c’est « avant tout cela » c’est effacer de l’espace public la dimension politique de toute technologie et donc de toute plateforme. Et ce cadrage est aussi mortifère et mensonger que de renvoyer aux « algorithmes » qui seraient seuls la cause de tous les maux et de tous les torts, et qui, en tant qu’entités mathématiques, sont naturellement exempts de toute responsabilité car exempts de toute intentionnalité.

Sauf que. Oui Parcoursup utilise des algorithmes. D’abord celui, précisément, de mise en relation dont le petit nom est Gale-Shapley. Ensuite ceux de refus de candidature sur la base – par exemple – d’une moyenne générale inférieure à 11 ou 12 ou de notes dans telle ou telle matière là aussi inférieures à tel ou tel seuil. Enfin les « algorithmes locaux » c’est à dire le travail des enseignantes et enseignants qui analysent les dossier et peuvent choisir de pondérer tel ou tel critère, telle ou telle note, tel ou tel élément. Je vous avais par exemple raconté ce que nous pratiquions dans la composante (IUT) où je travaille. Donc oui il y a bien des algorithmes dans Parcoursup mais comme l’écrivait Antonio Casilli en préface à mon ouvrage « L’appétit des géants » (je souligne) :

« L’algorithme n’existe pas, parce qu’il n’est que le prétexte pour un ensemble de décisions directes des acteurs des plateformes ciblant les communautés des usagers. Dissimulés derrière un apparat de bases de données et de modèles mathématiques, on retrouve le choix humain effectué par les concepteurs des interfaces, la règle de fonctionnement établie par les ingénieurs, la norme implémentée par les services de sécurité, et le référentiel de tarifs adopté par les commerciaux de chaque plateforme.
Force est d’admettre que la croyance collective de nos contemporains en un processus automatique objectif, efficace, exact, à la fois intelligible et imperscrutable, n’est qu’une superstition. Cet ouvrage est alors un rappel utile des problèmes qui surgissent quand on considère « l’algorithme » comme un être surpuissant et transcendant la décision humaine. Et son auteur de montrer que les dévotions envers cette entité abstraite ne sont que des rituels de reconnaissance des pouvoirs ô combien tangibles de ses propriétaires. Les instances publiques et privées qui se servent aujourd’hui de prétextes algorithmiques pour gouverner les conduites humaines participent de cette énorme imposture. Il n’y a pas d’algorithme, il n’y a que la décision de quelqu’un d’autre.« 

 

Donc trois niveaux d’algorithmes et trois niveaux de responsabilité. D’abord celle du ministère qui fait le choix de maintenir une absence de hiérarchisation des voeux (pourtant non seulement permise mais nécessaire à l’optimisation de Gale-Shapley). Ensuite celle des équipes pédagogiques (baptisées les « commissions d’examen des voeux ») qui décident à la fois de règles générales en amont de la lecture des dossiers lycéens, et d’autres règles au moment de cette lecture individuelle des dossiers (pour les formations qui en font encore une lecture individuelle et qui tendant à être de moins en moins nombreuses puisque précisément la non-hiérarchisation des voeux et le manque de places implique une explosion du nombre de dossiers reçus). Donc oui, si Parcoursup dysfonctionne et est sujet de débat, côté « algorithmes » c’est en effet la faute et la responsabilité première du ministère. Punto et Basta.

Revenons maintenant à l’argument selon lequel « c’est juste une plateforme de mise en relation.«  Là encore c’est totalement faux. Pour vous donner un équivalent, ce serait comme de considérer que LinkedIn, ou Facebook, ou Instagram, ou toutes les plateformes de réseaux sociaux sont « juste » des plateformes de mise en relation. Non, non, non et non. Ces réseaux devenus médias sociaux disposent certes, de fonctions de mise en relation, mais ce qui s’y joue, précisément dans l’enjeu des mises en relation, c’est tout sauf uniquement des appariements et des mariages de circonstance optimisés. Ce qui s’y joue c’est la mobilisation d’un périmètre de sociabilité complet, à la fois (et selon les spécificités de chaque réseau) dans sa dimension affective, relationnelle, professionnelle, etc. Périmètre de sociabilité qui active nécessairement le capital social, culturel, symbolique de chaque individu s’y trouvant ou s’y retrouvant.

Parcoursup n’a rien à voir avec le site des impôts ou de la CAF dans lequel le dépôt d’éléments de preuve (nos revenus, nos quittances de loyer, etc) mobilisent un futur qui est explicitement et surtout politiquement arbitré en dehors de ces sites eux-mêmes.

Dire que Parcoursup c’est « juste une plateforme de mise en relation » c’est oublier ce qui précisément, fait la nature d’une ‘ »plateforme » et que là encore, Antonio Casilli rappelait en relisant Tarleton Gillespie.

« une plateforme est une entité politique, et non pas une simple métaphore – elle illustre les dimensions collectives et la nature consensuelle des négociations qui ont lieu dans son périmètre.« 

 

A l’échelle des lycéennes et lycéens qui s’y retrouvent, et des familles qui les accompagnent, Parcoursup c’est d’abord tout cela. C’est d’abord une plateforme qui active tout un périmètre de sociabilité. Vous n’avez par exemple qu’à voir les échanges en amont sur le choix des voeux et sous-voeux et surtout, dès les premiers résultats, les échanges autour de « son » classement et de « sa » place dans telle ou telle liste d’attente.

 

C’est une plateforme qui est traversée de leur capital social et culturel. Et c’est une plateforme qui est un rite projectif de passage non à l’âge adulte en tant que tel, mais dans des sociabilités nouvelles impliquant, comme tout rite de passage, d’abord une séparation d’avec son groupe actuel, puis l’inscription dans une marge ou une liminarité qui est l’épreuve elle-même (ici, de l’attente des résultats et de leur découverte), et enfin l’espoir d’une intégration possible dans un nouveau groupe d’appartenance qui reste entièrement aveugle au moment du rituel lui-même.

Parcoursup c’est donc presque tout sauf « juste une plateforme de mise en relation ». Parcoursup c’est une entité politique qui « illustre les dimensions collectives et la nature consensuelle des négociations qui ont lieu dans son périmètre. »

Ce que veulent toutes celles et ceux qui réclament l’abolition de Parcoursup ce n’est donc pas « juste la fermeture d’une plateforme de mise en relation. »

Ce que veulent toutes celles et ceux qui réclament l’abolition de Parcoursup c’est un droit de délibération sur ces négociations, et un droit qui soit un droit collectif. Et qui passe par l’interrogation sur le manque de places à l’université, sur les filières légitimes et celles qui le seraient moins, sur les évaluations normatives qui seront ou non prises en compte, sur l’apaisement qui est nécessaire pour les années qui vont précéder et construire ces choix, sur la possibilité d’être accompagné par des spécialistes de l’orientation qui ne soient pas que des cabinets privés ou des professeurs principaux débordés (les nombre de CIO a drastiquement chuté depuis 10 ans, les conseillers d’orientation sont devenus des conseillers d’orientation psychologues et leur nombre … a aussi considérablement chuté).

En attendant donc d’y parvenir … oui il faut abolir Parcoursup avant qu’elle ne devienne une plateforme purement disciplinaire.

[mise à jour du soir] Je vous invite à aller lire l’analyse en tous points remarquable de Vincent Pinte Deregnaucourt : « Nash, Gale-Shapley dynamique et les Politiques et lycéens les plus cons du monde. » C’est tout à fait éclairant pour comprendre, du point de vue de l’analyse logique et mathématique le fonctionnement de Gale-Shapley, mais cela permet aussi d’entrevoir des solutions concrètes sur ce point particulier, qui n’efface pas pour autant l’analyse plus politique et sociologique que je vous propose de mon côté.

 

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  • Abolir Parcoursup avant qu’elle ne devienne une plateforme purement disciplinaire.
    Parcoursup a été créé en 2018. Il y a huit ans déjà. Au regard du mouvement de la jeunesse qui est en cours et des revendications portées, Emmanuel Macron a annoncé qu’il allait … faire des annonces concernant Parcoursup ce lundi 26 Octobre 2026. Dans deux jours donc. Je vais lui faire, et vous faire gagner du temps. [mise à jour à la fin de ce billet, qui reprend et comment les annonces du gouvernement] Parcoursup. Depuis 2018 trois de mes enfants sont passés par cette plateforme. Et depuis 201
     

Abolir Parcoursup avant qu’elle ne devienne une plateforme purement disciplinaire.

24 octobre 2026 à 10:48

Parcoursup a été créé en 2018. Il y a huit ans déjà. Au regard du mouvement de la jeunesse qui est en cours et des revendications portées, Emmanuel Macron a annoncé qu’il allait … faire des annonces concernant Parcoursup ce lundi 26 Octobre 2026. Dans deux jours donc. Je vais lui faire, et vous faire gagner du temps.

[mise à jour à la fin de ce billet, qui reprend et comment les annonces du gouvernement]

Parcoursup. Depuis 2018 trois de mes enfants sont passés par cette plateforme. Et depuis 2018, en tant qu’enseignant à l’université, je fais partie de celles et ceux qui traitent les demandes et les dossiers étudiants. Et depuis maintenant un peu plus de deux ans (sans l’avoir demandé mais au regard de situations et d’arrêts maladie de collègues administratifs), je suis le « grand chef » de ce bordel à l’échelle de ma composante (un IUT) : c’est donc moi qui « administre » cette saloperie, vérifie les comptes, accorde tel ou tel « droit » à tel ou tel collègue, supervise la complétude des éléments qu’il nous faut fournir dans des délais qu’aucun être humain normalement constitué et ayant devant lui tous les jours des lycéen.ne.s ou des étudiant.e.s n’envisagerait).

Donc quand vous aurez lu cet article, que vous soyez ou non en accord avec ce que je vais y décrire, accordez-moi un minimum de crédibilité liée à cette expérience de parent, d’universitaire, et donc « d’administrateur ».

Retour vers le futur.

Depuis 2018 donc que Parcoursup existe, je vous en ai souvent parlé sur ce blog. Au moins une fois par an.

Premier état de choc, de sidération et de colère face à ce qui se passe. Pour rappel : « Le lendemain des résultats de Parcoursup il y eut des classes entières de terminale où aucun, je dis bien aucun lycéen n’avait autre chose que « refusé » ou « en attente ». Je vous laisse juste imaginer l’ambiance et la tête du prof y débarquant le matin. Et si l’imagination vous fait défaut alors allez voir sur Twitter, sur Facebook, ou dans les journaux. Donnez-moi les explications que vous voudrez mais les faits sont têtus : plus de la moitié d’une classe d’âge s’est trouvée, à 15 jours de l’examen du baccalauréat, avec un avenir qui indiquait « refusé » ou « en attente ». On n’est pas sérieux quand on a 17 ans. Mais l’on n’a pas davantage envie d’être « refusé » ou « en attente » comme seule alternative sérieuse. »

Rien ne change. Toujours les mêmes cohortes ahurissantes « réfusées » ou « en liste d’attente ». Toujours l’obstination de refuser une hiérarchisation des voeux qui, pourtant diminuerait considérablement à la fois l’attente et le nombre de dossiers à traiter et donc le recours à des procédures d’analyse de plus en plus contraintes, injustes, aléatoires.

E3C pour « épreuves communes de contrôle continu. » Des épreuves de contrôle continu et une prise en comte desdites épreuves qui ne cessera de changer d’année en année. Le seul invariant c’est d’installer du stress permanent, de modifier totalement le rapport à l’enseignement, au lycée, aux enseignants, et aussi à son groupe classe. J’écrivais : « Il doit être encore temps pour faire ce que réclament tous les gens intelligents et qui ont enseigné devant des élèves ces 10 dernières années : annuler et /ou banaliser l’ensemble des ces épreuves d’E3C et mettre en place un vrai et simple contrôle continu courant sur l’année, limité à un pourcentage du total du bac suffisamment faible pour ne pas répercuter de manière discriminantes les inégalités existant entre les établissements. Et puis c’est tout. Passer à autre chose. Laisser à cette jeunesse que l’on est si prompt à accabler la chance de vivre ses « années lycées » sans se poser, chaque mois, chaque trimestre, la question d’un nouveau choix, d’une nouvelle option, d’un nouvel enseignements de spécialité, d’une nouvelle épreuve E3C, d’un improbable futur flottant au gré des ajustements de la machine ParcourSup, dans des calendriers de plus en plus tendus, exclusifs, aliénants, multipliant les injonctions paradoxales. Comme si l’on voulait finir de s’assurer que seuls ceux à l’héritage suffisamment bourgeois auront encore une chance de passer au travers des mailles de ce qui devient, inlassablement, une machine à éreinter et à rendre docile. »

Plus personne n’y comprend rien, parents, lycéennes et lycéens ; à l’instar de Blanche-Neige et des nains, tout le monde voit des algorithmes partout. Alors je tente d’expliquer comment nous bossons dans mon IUT, comment nous nous efforçons encore, oui, de regarder le contenu des dossiers, de presque tous les dossiers. Mais je rappelle aussi, par-delà la débrouille, qu’il s’agit d’un projet de société mortifère. Qu’il s’agit de « la première mise sous coupe algorithmique totale des possibilités offertes (ou refusées) à toute une génération. Et qu’à ce titre elle est une habituation au forceps à se laisser gouverner, non pas par « des algorithmes », mais par des gens avec des projets politiques dissimulés derrière des algorithmes. »

Trois ans après le lancement de la plateforme, la boucherie et l’escroquerie continuent.

La boucherie des chiffres. « Il y avait 723 000 bacheliers l’année dernière – et il y en a davantage cette année. (…) 506 100 bacheliers auraient reçu une ou plusieurs propositions. Cette immarcescible quiche étant supposée maîtriser la soustraction au regard des coupes qu’elle continue d’opérer dans le renouvellement des postes de titulaires, cela veut surtout dire qu’à ce jour 216 900 lycéen.ne.s n’ont toujours reçu absolument aucune proposition de Parcoursup (à titre d’information, l’année dernière à la même époque ils étaient plus de 400 000 sans réponse positive … donc en effet c’est … « mieux »). »

Et l’escroquerie de ce que l’on raconte aux familles et aux lycéennes et lycéens : « énormément de formations (…) ne tiennent absolument aucun compte de tous ces éléments. Oui vous avez bien lu : elles ne regardent jamais les lettres de motivation. Elles ne regardent jamais non plus les CV. Elle ne regardent même pas les appréciations des bulletins scolaires. Elles se contentent d’appliquer un filtre automatique sur les moyennes des disciplines scientifiques. Et oui. Pensée émue pour tous les enseignants du secondaire et pour tous les parents qui ont répété à leurs élèves et à leurs enfants que « les appréciations c’est important » et autres « il n’y a pas que les notes qui comptent, la motivation et l’attitude aussi. » La réalité c’est que, pour une immensité de formations dans le supérieur aujourd’hui, et c’est bien malheureux, la motivation, l’attitude et le projet professionnel on s’en balek. Et c’est un pur scandale. Un pur scandale parce qu’on  ment aux élèves. Un pur scandale parce que cette loterie (autant vous dire que vu le nombre de candidatures, la différence entre deux dossiers ayant une moyenne comprise entre 16 et 16,5 dans les matières scientifiques ne peut pas relever d’autre chose que de la loterie …) pouvait, les années précédentes, se prévaloir d’un minimum de « rationnalité ». Je m’explique. Lorsque l’on avait encore une distinction claire entre les différents bacs (bacs scientifiques, bacs littéraires, etc), la plupart des collègues (des écoles d’ingénieurs notamment) appliquaient des moyennes « contextuelles », c’est à dire qu’ils avaient la possibilité de faire la différence entre un élève qui avait 16 dans les disciplines scientifiques alors que la moyenne de sa classe était aussi à 16, et un autre élève qui avait également 16 de moyenne sur les matières scientifiques mais dans une classe où la moyenne de classe était à 12. Dans les deux cas on n’opérait qu’un tri statistique mais au moins cette statistique pouvait-elle être corrigée pour la rendre aussi objectivable que possible. Et aujourd’hui ? (…) on ne peut plus le faire. Bah oui. Avec la fin des « filières », et la mise en place de la réforme du bac et des enseignements de spécialité, (…)on va trouver dans une même classe de 38 élèves des profils qui ont pris des enseignements de spécialité plutôt « littéraires », d’autres plutôt uniquement « scientifiques » et qu’au final, la moyenne « de la classe » sur le bloc scientifique ne donnera donc absolument aucun indicateur exploitable sur le niveau scientifique individuel corrélé à celui du groupe classe. Donc comme les collègues l’expliquent eux-mêmes lors des (rares) portes-ouvertes, avec une honnêteté navrée, bah cette année ça va encore plus être la loterie que d’habitude. »

Depuis un an j’étais devenu responsable d’un département de formation (infocom) dans mon IUT (je le suis toujours). Dans un article où j’essayais d’expliquer ce que cela pouvait représenter dans le fonctionnement en mode toujours davantage « dégradé » de l’université, je revenais aussi sur ce que je découvrais disons, « différemment ». Sur le fait que, par exemple, « c’est à nous encore que parviennent les situations de familles écartées de Parcoursup mais nous faisant part de récits de vie qui vous laissent longtemps l’oeil humide et l’âme encombrée« .

Et sur ce que traverse cette jeunesse dont on entend souvent qu’elle « se met la pression » et la manière dont les réformes Blanquer sont des réformes d’épuisement. « En aucun cas. Jamais. La pression ils et elles la subissent. Il y eut le covid bien sûr, vivre l’enfermement, la claustration à l’âge où l’on n’aspire qu’à l’inverse. Mais il y a aussi les incessantes réformes, le spectre de systèmes de tri comme Parcoursup ou les « enseignements de spécialité » du « nouveau » bac Blanquer, qui atomisent les collectifs et les groupes classe. Qui les empêchent et les entravent dans leur simple désir d’être ensemble. Ces jeunes qui « se mettent la pression » selon leurs professeurs en classe de seconde, de première ou de terminale, nous en retrouvons l’essentiel à l’université, en IUT, en classes prépa. Comment s’étonner qu’ils et elles s’effondrent alors de manière de plus en plus récurrente ? Comment s’étonner de l’épuisement ou des errances lorsque nous les voyons arriver ? » J’en appelais, à l’époque, à « retrouver notre puissance de vacarme. » Il semble que la jeunesse ait aujourd’hui commencé à retrouver cette puissance. Nous n’imaginez pas à quel point je m’en réjouis.

La crise de la santé mentale que traverse la jeunesse se constate, se documente, se vit et se traverse à leurs côtés. La place de Parcoursup est absolument centrale dans cette crise. Non pas du fait d’une plateforme qui n’est qu’un outil, mais parce que cette plateforme est accompagnée d’un projet politique qui n’a pour seul horizon que celui de fracasser le plus tôt possible chacune des aspirations légitimes de la jeunesse ; de bien lui montrer, à cette jeunesse, que même ses rêves seront administrés. J’écris : « Affelnet au collège, les groupes classe explosés façon puzzle depuis la réforme Blanquer, Parcoursup à la fac, MonMaster, les réformes incessantes qui s’empilent à chaque étape de leur scolarité du primaire à l’université, etc. Cette génération fait face à une injonction paradoxale qui les rend dingue à raison : on les saoule avec la réalité de diplômes qui seraient (du Bac à l’université) de plus en plus « faciles » ou de moins en moins « difficiles » à obtenir, et dans le même temps une partie de cette génération concentre une somme de difficultés et d’entraves (financières, sociales, psychologiques, géographiques) qui rend cette obtention quasi insurmontable ou au prix d’efforts et de sacrifices qui relèvent, à l’échelle de leurs trajectoires individuelles, de formes explicites de maltraitance. »

Au prétexte d’un fait divers sordide, pour la première fois un homme politique, Gabriel Attal, propose d’inscrire dans Parcoursup la mention « fauteur de trouble » pour celles et ceux à l’origine d’une agression. C’est la première fois que la dimension disciplinaire de cette plateforme est ainsi explicitement évoquée. Ce ne sera malheureusement pas la dernière. S’il faut aujourd’hui abolir Parcoursup, c’est aussi parce que l’extrême-droite et la droite qui n’aspire qu’à la rejoindre, sont en effet aux portes du pouvoir. Et que ces gens-là n’hésiteront pas à s’en servir pour discipliner et brutaliser des populations entières.

Je les connais, forcément, nous connaissons les noms de celles et ceux qui sont chargés de mettre en place cette merde et qui sont surtout chargés de nous expliquer (en essayant de s’en convaincre eux-mêmes), que comme autant de modernes Pangloss, il s’agirait de « la meilleure des plateformes possibles. » Alors puisque je les connais, bah je leur écris. Je leur écris parce que les derniers rares espaces dans lesquels les formations (nous) pouvaient essayer de limiter un peu la casse, ces espaces sont purement et simplement supprimés. En qu’en les supprimant, le nombre de dossiers reçus explose encore davantage au-delà de toute forme de rationalité et d’acceptable. Aux grands administrateurs ministériels et rectoraux de Parcoursup j’ai écrit. « Mais cette année, tu as serré la vis (…) pour l’ensemble des IUT (…). Interdiction formelle et définitive d’ajouter d’autres éléments que ceux demandés par Parcoursup (donc que des éléments moisis et caviardés). Pas de pièce complémentaire quelle qu’elle soit. Rien. Nib. Nada. Que Tchi. Que dalle. Peau de zob. Donc pour nous, pas de « compte-rendu d’entretien avec un ou une professionnelle ». Alors avant de prendre cette décision, je t’avais dit ainsi qu’aux services rectoraux qui sont à tes ordres, que c’était n’importe quoi. Parce que si on enlève cette pièce additionnelle, le nombre de dossiers que l’on reçoit va littéralement exploser avec pour l’essentiel des candidatures « de remplissage », c’est à dire des lycéens et lycéennes qui mettent notre formation simplement pour épuiser leur nombre de voeux disponibles. Sauf que bah nous derrière notre recrutement ne change pas : nous continuons d’examiner en détail chacun des dossiers que nous recevons. » Nous traitions, avant cela, près de 900 dossiers (complets) pour moins de 60 places, nous en avons désormais plus de 1800. Mais ça, Mister T et les administrateurs de Parcoursup, bah ils s’en foutent tellement qu’ils ne prennent même pas la peine de me répondre, de nous répondre. Parce qu’il ne s’agit pas seulement d’épuiser l’horizon de la jeunesse, il s’agit aussi d’épuiser celui de la négociation et d’épuiser aussi les gens qui en ont un peu la charge, c’est à dire les universitaires, c’est à dire nous.

Les budgets de fonctionnement des universités d’effondrent constamment. Plus aucune d’entre elles n’est en capacité de faire autrement que de voter des budgets en déficit. Et au milieu de cet océan de merde et de désespérance, l’équipe Parcoursup continue d’enfoncer le clou de la déshumanisation. Cette année pour la première fois il va nous falloir explicitement demander et justifier le maintien … d’une lettre de motivation dans les dossiers. Cela paraît tellement fou de l’écrire mais c’est pourtant la réalité. Je l’écris donc : « Et là aussi pardon d’avoir eu (avec d’autres) raison trop tôt mais cela fonctionne exactement comme c’était prévu au départ. C’est à dire primo, déposséder la plupart des établissements de leur marges d’appréciation des dossiers. Juste pour vous donner une idée d’à quel point c’est lunaire, cette année on nous a expliqué que si on voulait toujours avoir des lettres de motivation dans les dossiers, bah il allait falloir … le justifier. Et oui. Je rappelle que par ailleurs tout est tellement saucissonné dans Parcoursup pour les lycéens et lycéennes que le remplissage d’un dossier renvoie immanquablement à la scène « ça dépend ça dépasse » du Père Noël est une ordure : décrivez votre vie en 100 caractères, votre projet d’orientation en 250 et votre motivation en 300 caractères espaces comprises. Parcoursup aujourd’hui c’est Twitter y’a 10 ans. Et donc maintenant c’est à nous de justifier que « ah mais oui on veut une lettre de motivation. » C’est encore une idée à la con de mon ami Mister T et de son équipe qui met au moins les 2/3 des équipes pédagogiques universitaires en PLS mais ça, mon ami Mister T et le ministère, ils n’en ont absolument rien à foutre. Deuxio, remettre entre les mains de décideurs aussi éloignés que possible du terrain (ou totalement alignés avec un agenda politique libéral circonstanciel, ce qui est tout à fait compatible avec le premier critère), les choix de volumétrie d’accueil et de nombre de places. Et là encore il faut lire Julien Gossa qui le répète, le documente et l’explique patiemment : « Pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, la politique éducative nationale ne vise plus à élargir l’accès aux études supérieures, mais à le réduire. La France se tourne désormais officiellement vers un régime de démassification, de réduction du niveau global d’éducation et de formation professionnalisante de la population. Cette orientation n’a pas d’équivalent historique (…) »

Huit années, C’est le temps qu’il aura fallu pour que la plateforme devienne une plateforme disciplinaire et qu’elle l’assume publiquement. Il ne s’agit pas d’en débattre avec les équipes pédagogiques mais d’imposer le régime disciplinaire à toutes et tous. Par un simple mail qui disait ceci : « Pour les candidats, la case à cocher « demande de césure » a été remplacée par deux cases distinctes « demande de césure pour réaliser un projet personnel ou professionnel » et « demande de césure pour réaliser un service national ». En effet, la césure pour service national sera une césure accordée de plein droit (projet de loi de programmation militaire) à la différence de la césure pour réaliser un projet personnel ou professionnel  qui est soumise à l’appréciation du chef d’établissement. »

Aucun moyen de contester, de discuter, d’amender, de différer, de débattre de cette décision. La jeunesse ? De la chair à canon.

Oh. Vous me trouvez vulgaire ? Grossier ? Vous préférez « Prostisup » ? Je vous explique. « La passe est à trois mille euros, ce sont les proxénètes Edouard Geffray et Philippe Baptiste qui fixent les prix. Parce que figurez-vous que nous en sommes-là. Les rectorats et services du ministère font directement du phoning, ils appellent les universités pour leur dire, « alors si vous nous prenez un des recalés de Parcoursup qu’on n’arrive pas à caser – vu que nous sommes fin septembre quand même hein … et qu’il en reste plusieurs milliers – alors on vous file 3000 euros. Cash. 3000 euros le lycéen. 3000 euros la lycéenne. Parcourpute. Attention hein, vous le ou la prenez en 1ère année mais on ne vous file les 3000 euros qu’une seule fois. Faut pas déconner non plus. Et si vous nous en prenez 50, alors on vous file un poste d’ATER pendant un an. » Je vous jure que lorsque j’ai lu cette information dans Le Monde et dans Médiapart je n’y ai simplement pas cru. Et puis après, et depuis, je suis tellement en colère. Et surtout j’ai tellement honte. Tellement honte. Tellement. »

Retour dans le présent.

Jeudi 22 Octobre 2026. Le journal Le Monde nous apprend que dans la rencontre organisée à l’arrache avec les organisations lycéennes qu’il trouvait étrangement absentes du concert de Céline Dion, Emmanuel Macron avait, selon son entourage, « souligné auprès des lycéens le « besoin d’une refonte en profondeur de Parcoursup » et promis des « décisions concrètes » lundi, après la réception des représentants du mouvement par Sébastien Lecornu« . Dans le même journal Le Monde on lisait : « Le gouvernement prendra des engagements dès lundi en lien avec l’ensemble des acteurs de l’éducation », a fait savoir l’entourage du chef de l’Etat, évoquant un échange « franc » avec les lycéens sur différents sujets, comme « la nécessité de rénover le bâti scolaire », les « rythmes scolaires » ou encore les « emplois du temps qui requièrent des simplifications ». »

Nous sommes dimanche soir. Je ne suis pas allé au concert de Céline Dion. Je ne suis ni président ni premier ministre. Voici pourtant très exactement ce que concernant spécifiquement Parcoursup il faudrait faire. Voici les seules choses à faire. Et à faire immédiatement. Spoiler Alert : pas un seul euro supplémentaire d’argent public ne sera nécessaire.

Premièrement il faut rétablir la hiérarchisation des voeux. Dès la première phase d’expression des voeux. Cette hiérarchisation reste évidemment aveugle pour les universités (nous ne savons pas comment les voeux sont classés). Cela permettra de répondre beaucoup plus rapidement et de manière beaucoup plus cohérente. Et cela fera mécaniquement autant que mathématiquement baisser le nombre de voeux « fantômes » et les interminables files d’attente qui sont un horizon d’une insupportable violence symbolique et qui rendent la perception du processus d’affectation aussi fiable que celui de la roulette russe.

J’entends certains dont d’éminents collègues à l’époque « aux responsabilités » expliquer que la non-hiérarchisation des voeux était une demande des organisations lycéennes et étudiantes à la mise en place de Parcoursup en 2018. C’est tout à fait exact. Parce qu’en 2018 personne n’imaginait le projet politique qui allait rapidement sous-tendre l’ensemble du design de cette plateforme. Parce qu’en 2018 également, nous n’avions pas 100% des universités qui votaient des budgets en déficit. Parce qu’en 2018 chacun raisonnait au regard de ce qui se faisait alors sur APB (plateforme qui avait précédé Parcoursup) et qu’à ce titre là en effet, la hiérarchisation des voeux ne recouvrait ni les mêmes enjeux ni les mêmes réalités (en sciences de l’information, Jacques Perriault appelle cela « l’effet diligence« ).

Deuxièmement il faut diminuer considérablement la prise en compte du contrôle continu. La vraie nouveauté de Parcoursup par rapport à APB et à tout ce qui se faisait avant c’est bien cela : la prise en compte des notes du contrôle continu. Et pourquoi pas me direz-vous, c’est toujours mieux que l’aléatoire des notes du bac ou d’une hypothétique mention. Certes. Mais là encore, le problème est un peu plus subtil. Ce n’est pas la prise en compte des notes de première et de terminale qui pose problème. Ce qui pose problème c’est que ces notes de premi!re et de terminale sont prises en compte au milieu de réformes (donc la réforme Blanquer) qui les constitue en autant d’épreuves récurrentes qui pervertissent l’essence même du contrôle dit « continu ». Ce qui était supposé être un facteur d’apaisement et un « droit à l’erreur » dans le parcours d’un lycéen ou d’une lycéenne, devient, au milieu des enseignements de spécialité, des parcours et options auxquels plus personne ne comprend rien et qui renforcent encore les inégalités, des « maths » tantôt « complémentaires », tantôt « expertes » et de tout ce qui va avec, un facteur de stress constant. Chaque contrôle, chaque note, n’est vue et lue qu’au prisme d’un « effet parcoursup » impossible à quantifier précisément mais qui devient le seul horizon d’attente et qui, en retour, détricote y compris jusqu’à la relation de confiance que les lycéennes et lycéens entretiennent avec leurs enseignantes et leurs enseignants, tout comme elles et eux prisonniers de cette inversion logique : parce que le « contrôle continu » est devenu un continuum du contrôle.

Cela veut dire que pour y parvenir, pour que le contrôle continu redevienne ce qu’il a vocation à être (un facteur d’apaisement et de tranquillité parce qu’un facteur d’équité), il faut aussi totalement détricoter la réforme Blanquer qui a – aussi – contribué à l’éclatement des groupes classes qui ne sont plus aujourd’hui que des agrégats temporaires de collectifs explosés se trouvant aléatoirement réunis ensemble au gré de parcours, options et enseignements de spécialité choisis bien trop tôt soit bien trop mal et dans la seule stratégie d’anticiper sur un futur réduit à l’épuisement de quantités : quantité d’enseignements de spécialités (trois puis deux uniquement à conserver), quantité de notes dans quantités de matières, quantité de voeux et de sous-voeux à faire, quantités d’écoles et d’universités qui traiteront quantité de dossiers. La question des « rythmes scolaires » ou les promesses selon lesquelles « les emplois du temps requièrent des simplifications » sont vides et creuses si on ne commence pas par supprimer les causes de ces rythmes débiles et la complexité kafkaïenne de ces emplois du temps. Et ces causes elles sont parfaitement connus et documentées par l’ensemble des acteurs de terrain, enseignantes, enseignants, personnels de direction et communauté éducative au sens large (sinon bah relisez les deux derniers paragraphes).

Si la santé mentale est à ce point devenu un sujet d’inquiétude et d’alarme dans la jeunesse de notre pays, pour nos enfants, si le stress qu’ils éprouvent et si la pression qui pèse sur elles et eux sont si grands,  c’est parce que tout le projet politique de la droite au pouvoir et de sa politique éducative (Geffray, l’actuel ministre de l’éducation, était déjà l’homme de main – directeur de la DGESCO – sous Blanquer) est d’abord de fracturer des collectifs et de confier l’arbitrage de l’ensemble des espaces démocratiques de dissensus à des plateformes et à des intermédiaires techniques (étonnez-vous ensuite de l’échec des « concertations flash »). Et sur ce point le bilan d’Emmanuel Macron est un succès immense et total. Une boucherie.

Rien d’autre ? Sérieusement ? Rien d’autre. Sérieusement. Pas un seul euro n’est nécessaire pour faire cela. Seulement du courage politique et l’envie de prendre soin d’une jeunesse qui est notre seule possibilité d’avenir.

Rien d’autre ? Sérieusement ? 

Ok. Puisque vous insistez alors oui.

Oui il faut aussi signer des pétitions. Celle-ci demande l’abrogation de Parcoursup et un budget d’urgence. Je l’ai signée moi-même et vous encourage à le faire.

Oui il faut aussi créer des places supplémentaires à l’université. Dans toutes les filières. Et particulièrement dans les universités parisiennes (parce qu’elles concentrent logiquement des densités de voeux et de population différentes de celle de la Creuse ou de l’Aveyron).

Oui il faut aussi partout mettre de la régionalisation prioritaire y compris dans les filières dites sélectives (BUT, CPGE – classes prépa -, écoles d’ingénieur, etc.) parce que les régions sont suffisamment grandes, et parce qu’il est des affectations et des éloignements qui sont aujourd’hui principalement des arrachements. Je ne pense pas ici à celles et ceux qui pour différentes raisons se réjouissent d’être enfin loin ou enfin séparés de tout ou partie de leur famille. Celles et ceux-là pourront toujours rester suffisamment loin. Mais je pense à l’immensité des autres pour qui ne pas pouvoir rentrer chez soi, au moins une ou deux fois par mois ou à des coûts devenus exorbitants, est une peine qui s’ajoute à déjà tant de pénuries.

Alors voilà. Ce mouvement de la jeunesse est une opportunité inouïe de prendre enfin en compte la seule chose qu’elle demande et l’unique devoir qu’envers elle nous avons : en prendre soin bien plus que de nous-mêmes.

One More Thing.

Si vous apercevez dans la rue, Jean-Michel Blanquer répétant que tous les lycéens qui l’abordent dans la rue le remercient, alors faites ce qu’Emmanuel Macron vous enjoignait de faire pour trouver du travail, traversez la rue. Traversez la rue et giflez-le. Giflez-le symboliquement, giflez-le du regard, giflez-le doucement, mais putain giflez-le. Parce que l’on peut toujours condamner la violence mais l’on ne peut jamais faire taire l’irrépressible, l’irréfragable envie de gifler celles et ceux qui à l’incurie politique ajoutent la provocation verbale et le mépris social.

[Mise à jour du 26 Octobre 2026]
Et les annonces du gouvernement sont … tadaaam …

Alors d’abord il y a eu les déclarations du jour d’Emmanuel Macron qui n’a visiblement pas lu mon article et en remet une couche sur « c’est la faute aux réseaux sociaux » qui « déréalisent la violence« , qui « font venir des gens sur des pillages« , etc. Evidemment rien sur Cnews, Europe 1, et les autres médias qui en continu et avec une audience bien supérieure à n’importe quel post de n’importe quel réseau social, font chaque jour vasciller la concorde républicaine. Je l’avais déjà écrit en 2018 mais le président de la start-up nation est décidément bien un vieux con comme les autres.

Mais venons-en aux annonces. D’abord notez que lesdites annonces ont été faites en priorité auprès … d’influenceuses et d’influenceurs (Anna Baldy et Mathilde Fouquet) avant d’y convier la presse généraliste et spécialisée. Ce qui est très bien mais qui n’a aucune forme de cohérence avec le discours tenu et entretenu au sujet des réseaux et médias sociaux. Le « en même temps » de la Macronie sur ce sujet comme sur tant d’autres transforme l’ouverture d’esprit en fracture du crâne. Les corps intermédiaires (syndicats notamment, journalistes accessoirement et puis aussi … les organisations lycéennes et étudiantes elles-mêmes …) c’est bien mais les influenceurs et influenceuses c’est mieux mais les réseaux sociaux abîment notre démocratie mais il faut interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans mais quand on a un truc à dire aux moins de 15 ans on va quand même leur dire via des influenceurs et influenceuses … ¯\_(ツ)_/¯

Nota-Bene : la conférence de presse annoncée pour 17h30 a été repoussée à 19h. Je mettrai donc de nouveau cet article à jour si nécessaire (mais j’en doute).

Donc le gouvernement annonce (via Le Monde) :

  1. « Une réforme de la plateforme Parcoursup, avec de premiers ajustements en 2027, et envisage un remplacement en 2028 sans plus de précisions à ce stade ;
  2. 15 000 places supplémentaires seront créées dans l’enseignement supérieur, dont 10 000 en BTS, 4 000 en IUT et 1 000 dans les formations de santé ;
  3. La revalorisation des bourses étudiantes en fonction de l’inflation, afin de soutenir le pouvoir d’achat des étudiants confrontés à une précarité croissante ;
  4. Un fonds de rénovation sera débloqué pour le bâti universitaire. »

Je vais m’abstenir de commenter le point 4 car … ça sent l’enfumage mais c’est un dossier très technique qui est miné par la loi LRU et le fait que le bâti universitaire est dévolu à charge des universités (en gros). Même si l’état met – heureusement – la main à la poche de temps en temps (rapport à nos impôts hein) je doute que de grandes avancées sur ce point soient possibles. Mais je ne demande qu’à être démenti. Notez que rien n’est dit pour l’instant sur la situation des lycées (d’où quand même tout est parti …), lycées qui sont certes dans le périmètre des régions mais avec là encore des financements de l’état vers lesdites régions qui sont à la munificence ce que le sandwich triangle est à la gastronomie.

Concernant la revalorisation des bourses, il faut mesurer à quel point le cynisme est total car s’il faut un mouvement de jeunesse de l’ampleur de celui en cours pour piger que la précarité étudiante est croissante et que le niveau des bourses a depuis longtemps décroché du niveau de l’inflation … bah j’ai envie de dire Bismillah le foutage de gueule …

Reste donc les 15 000 places crées à l’université, notamment et presqu’exclusivement en BTS et probablement en majorité autour de Paris. Alors c’est bien mais c’est, d’évidence, toujours notoirement insuffisant. Le choix d’orienter ces places presqu’exclusivement vers des BTS dit à la fois la prise en compte d’une urgence à soutenir ces filières qui ont majoritairement vocation à accueillir des bacheliers professionnels de plus en plus nombreux et de plus en plus abandonnés par la politique éducative des 10 dernières années, tous gouvernements confondus. Je rappelle ici que les lycées professionnels ont subi un empilement de réformes mortifères sans que l’opinion ne s’en émeuve particulièrement. Donc des places en BTS c’est bien, mais le différentiel est tel avec les places en IUT (qui ont plutôt vocation à accueillir des bacheliers technologiques) que l’on s’interroger sur la volonté de continuer de s’inscrire dans le schéma LMD (Licence Master Doctorat) qui faisait du bac+3 l’objectif à atteindre pour l’ensemble des catégories de bacheliers. Mais je sors un peu du sujet donc je m’arrête. Juste un truc quand même : créer des places c’est bien, les financer c’est mieux. Et depuis vingt-cinq piges que j’enseigne dans le supérieur, ce ne serait pas la première fois que des places sont crées sans aucun financement (la dernière fois c’était pour le passage du DUT au BUT). Et vu le discours sur la baisse démographique tenu par le gouvernement c’est pas exclu qu’ils nous expliquent qu’ils ne vont pas totalement financer lesdites places (oui ça baissera dans quelques années mais oui aussi les amphis sont toujours à 400 et les classes de lycées sont toujours à 38 donc bon la baisse bah on va pas s’en apercevoir tout de suite tout de suite).

Et puis il y a donc … le remplacement de Parcoursup pour 2028 et de premiers ajustements en 2027. Ce qui est une manière de dire « on vous a entendus » et « par contre ça ne bougera pas avant les prochaines élections présidentielles. » Donc en gros bah … rien, que dalle, nawak. Sauf à faire du sujet Parcoursup une des patates chaudes de l’élection présidentielle. Et vu les programmes (ou l’absence de programme) des un.e.s et des autres sur ce sujet … ça ne sent pas bon mais alors pas bon du tout. Par ailleurs on entend que « pour répondre aux demandes des lycéens« , et dès cette année, les formations devront « justifier les refus des dossiers. » Je vais attendre avant de recommencer à insulter des ascendances mais si cela est avéré ce serait croquignolet de nous demander de justifier systématiquement des refus (on le fait par ailleurs déjà quand on nous sollicite hein …) après s’être obstinés à refuser de mettre en place une hiérarchisation des voeux et donc après avoir mécaniquement et mathématiquement noyé toutes les formations sous un nombre ingérable de demandes … Mais bon clairement ils en sont capables :-/

Nous verrons si la conférence de presse de 19h30 annonce des éléments complémentaires mais en l’état … je vois mal comment ces annonces pourraient suffire à faire baisser les mobilisations en cours.

[Mise à jour d’après la conférence de presse] Bon et bien … à part le fait d’avoir annulé les suppressions de postes dans l’enseignement (« annulation des 836 suppressions de postes et création de 500 postes de professeurs supplémentaires dans le second degré public à destination des lycées« ), on a quand même cette sortie, absolument lunaire d’Edouard Geffray qui ose vraiment tout (via le live du journal Le Monde) :

Le ministre de l’éducation nationale a souligné qu’avec le contrôle continu, « des élèves vivent mal de devoir, dès le début de la première, jouer leur baccalauréat à chaque semaine et à chaque contrôle », reconnaissant que cette méthode d’évaluation « est vécue aujourd’hui comme un élément angoissant ». Il souhaite qu’un « chantier » soit ouvert « dès demain » sur cette question, en particulier en classe de première. Le ministre souhaite également une discussion sur les combinaisons de spécialités, relevant « plus de 300 combinaisons possibles » et appelant à leur « optimisation », ainsi que sur la place de l’enseignement scientifique et des mathématiques en terminale. »

 

Avant d’être ministre, le gars était juste directeur général de l’enseignement scolaire (DGESCO) depuis 2019 !! C’est à dire que la réforme Blanquer qui a totalement désossé l’enseignement au lycée, le contrôle continu qui devient un continuum du contrôle, la fin des filières scientifiques et littéraires remplacées par une combinatoire ubuesque (les « plus de 300 combinaisons possibles »), tout ça … c’est lui. Faut vraiment être convaincu que mettre des lunettes suffit à ce que personne ne reconnaisse Superman dans Clark Kent pour ainsi faire semblant de découvrir aujourd’hui les problèmes qu’il a lui-même créé hier sous la férule de Blanquer.

Sans surprise donc : « L’intersyndicale jeunesse appelle à poursuivre la mobilisation malgré les annonces du gouvernement. »

Bismillah c’est la chenille qui redémarre.

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    Depuis la fin de la semaine dernière j’ai passé plusieurs heures au téléphone avec plusieurs médias et journalistes au sujet des mouvements sociaux en cours et de la place et du rôle des réseaux / médias sociaux. Alors je vais tenter de poser ici, ce qui me semble essentiel dans ces échanges et qui (faute de place et de diverses contraintes que par ailleurs je comprends parfaitement) se trouvera trop souvent résumé et expurgé jusqu’à ne plus vouloir dire grand chose. D’abord je précise que je pr
     

Réseaux sociaux et mouvements sociaux. Des lycées à l’Elysée.

20 octobre 2026 à 13:50

Depuis la fin de la semaine dernière j’ai passé plusieurs heures au téléphone avec plusieurs médias et journalistes au sujet des mouvements sociaux en cours et de la place et du rôle des réseaux / médias sociaux. Alors je vais tenter de poser ici, ce qui me semble essentiel dans ces échanges et qui (faute de place et de diverses contraintes que par ailleurs je comprends parfaitement) se trouvera trop souvent résumé et expurgé jusqu’à ne plus vouloir dire grand chose.

D’abord je précise que je préfère parler de « médias sociaux » plutôt que de « réseaux sociaux ». Et ce car la fonctionnalité de mise en contact de profils – le côté réseau social donc – est de même niveau d’importance que la capacité d’accéder à des productions médias ou d’en devenir un soi-même – de média – au travers de logiques d’influence.

Allez on y va.

Alors quel est le rôle de ces fameux médias sociaux dans les mobilisations en cours ?

Il s’agit en fait de trois rôles.

D’abord une fonction d’organisation (en amont et en temps réel) qui passe par les « grands » médias sociaux au travers d’un filtre générationnel (dans les mouvements lycéens on est plutôt sur Snapchat et TikTok, dans les mouvements étudiants sur TikTok et Insta, etc.) mais aussi, pour cette fonction d’organisation, par tout l’éventail des messageries sociales : celles intégrées aux plateformes (DM Insta par exemple) ou celles externalisées et dédiées (Whatsapp, Telegram, Signal principalement).

Ensuite une fonction d’appartenance : partager une vidéo, une image, un post, c’est acquérir du capital social. Simple, basique.

Enfin une fonction de documentation. Documenter le réel, « son » réel, et le faire dans la perspective d’une archive sociale personnelle que l’on valorisera plus tard (un peu à lamanière des Dump sur Instagram) mais aussi avec la conscience un peu plus diffuse que ces éléments de documentation seront repris, dans d’autres espaces, médiatiques, et dans d’autres temporalités, sociales.

Autre question récurrente : est-ce que c’est la faute des réseaux sociaux ?

Est-ce que les réseaux sociaux génèrent les dérapages, les violences, les saccages, etc. ? Alors non. Juste non. NON. Il n’y a absolument aucune étude scientifique qui montre un lien de causalité directe, à l’échelle individuelle, entre des réseaux (médias) sociaux et des mouvements sociaux. Aucune.

A l’exception de cas très circonscrits et spécifiques de radicalisations dans des milieux religieux (catholiques comme islamiques) où l’on a pu observer des profils s’étant principalement radicalisés (jamais exclusivement) via l’usage des médias sociaux, jamais un média social, jamais un réseau social n’a transformé un catho de droite traditionaliste en punk à chien anarchiste. Jamais. Et jamais non plus il n’a transformé un manifestant lycéen pacifiste en pilleur ou en black block. Les gens qui ont pillé et volé et agressé avaient la volonté et l’intention de le faire et l’auraient fait y compris si l’on vivait dans un monde sans aucun réseau social. Pareil pour celles et ceux qui partaient avec l’intention de manifester pacifiquement et joyeusement qui l’auraient également fait dans un monde totalement déconnecté.

Et si quelqu’un prétend l’inverse, vous pouvez lui piller sa grand-mère (je plaisante).

Alors il peut y avoir, par contre, des liens de corrélation, ça oui. A l’échelle individuelle comme à l’échelle collective. Les médias sociaux altèrent notre espace-temps communicationnel et à ce titre ils peuvent par exemple prolonger des colères au-delà du temps de la seule journée de manifestation. Ils peuvent aussi entretenir des sentiments de proximité avec des événements se tenant loin de notre géographie sociale directe. Ils peuvent enfin, sur le temps long (et j’insiste bien sur le temps long), accompagner des parcours ou des trajectoires militantes singulières, parce que sur le temps long ils « jouent » de leurs fonctions d’organisation, d’appartenance et de documentation sans cesse réactivable. Mais une bonne fois pour toutes, nonobstant les vociférations de plateau et les assertions péremptoires de personnalités en disette d’agenda autant que de réponses politiques, une bonne fois pour toutes jamais « les réseaux – médias – sociaux » n’ont transformé un manifestant pacifique et tranquille en pilleur pulsionnel.

Et non, ce n’est pas parce que l’on voit des pilleurs qui partagent des vidéos de leur butin que ça donne à des manifestants des envies de piller aussi subites que des envies de pisser. La « mimesis de la violence » (je crois que c’est Attal qui a utilisé cette expression) n’est pas un putain de fichier excel dans lequel tu mets des gens dans la colonne 1, des images violentes dans la colonne 2, et où ta colonne 3 ne contient plus que des gens violents. Par ailleurs, à chaque fois qu’un représentant politique ou qu’un expert de plateau télé vous parle du rôle supposément causal que joueraient « les réseaux sociaux », souvenez-vous bien que ce faisant il omet surtout d’évoquer le rôle – toujours pas causal mais bien plus éminent – que jouent les médias d’information dits « classiques » (coucou Pascal Praud, Cyril Hanouna et la team Bolloré et les chaînes d’info continue). Et ils évitent aussi de vous parler … des causes de ces manifestations et des solutions politiques qui existent.

Mais alors de quoi est-on absolument certain concernant le rôle des ces réseaux et médias sociaux ?

Ah bé voilà la bonne question 🙂 Alors de quatre ou cinq choses, pas plus. C’est déjà pas mal ceci dit. Mais vraiment j’insiste, pas plus. Et comment en est-on certain ? Et bien parce que depuis les printemps arabes, depuis le mouvement des gilets jaunes, depuis la campagne du Brexit et le scandale Cambridge Analytica, depuis l’envahissement du Capitole et les deux élections de Trump, et depuis tout un tas d’autres révolutions et mouvements sociaux dans tout un tas de pays (démocraties ou non), il y a des universitaires qui font le taff et ont permis d’isoler un certain nombre d’invariants. Invariants que voici.

Premièrement, Internet (et donc aujourd’hui les réseaux sociaux) a facilité l’organisation des révolutions (et des mouvements sociaux en général).

Mais que, deuxièmement, il en a aussi presque toujours  compromis la victoire. C’est pas moi qui le dit (et le démontre) mais l’une des chercheuses de premier plan sur ces sujets, Zeinep Tufekci. Ici dans sa conférence TED, et surtout dans ses articles et livres dont le toujours formidable « Twitter et les gaz lacrymogènes. »

Oui au début d’un mouvement, bien sûr que ça aide. Mais oui ensuite et vers la fin, ça finit toujours soit par se retourner soit par s’éteindre si les relais de la mobilisation des corps ne suivent pas ou ne suivent plus. Ce n’est pas pour rien que l’on parle de « mouvement » social. Un algorithme ne bouge pas, ne se déplace pas, ne fait pas barrage de son code.

Troisièmement, les médias sociaux sont des « milieux », c’est à dire des biotopes partageant des fonctionnalités et des modes d’organisations communs (en gros les principes majeurs de viralisation algorithmique) et ils sont surtout des espaces éditorialisés. Avec là encore une règle simple : moins l’éditorialisation est ostensible (c’est à dire plus on vous explique que c’est « l’algorithme » qui choisit ce que vous voyez) et plus elle est majeure et prégnante dans l’ensemble des usages que l’on peut avoir d’une plateforme sociale (récréatifs, informatifs, etc.)

Quatrièmement, les chiffres de la viralité ne disent jamais rien des intentions de la viralisation. Je m’explique. On parle beaucoup (notamment via une étude Visibrain très reprise sur plein de plateaux), des chiffres hallucinants en nombre de vues et de partages de certains contenus. Plusieurs millions, dizaines ou même centaines de millions. Les chiffres sont en effet très impressionnant. Même si l’on sait que pour TikTok par exemple, ça monte très vite sans aucune forme de rationalité, et que l’on sait aussi par ailleurs que toutes les plateformes ont menti, mentent et mentiront encore sur les chiffres réels « d’engagement ». Mais Ok, les chiffres sont en effet impressionnants. Ils sont d’ailleurs … aussi faits pour ça. Mais ces chiffres ne disent absolument rien des motifs de partage : il y a des partages d’adhésion, des partages de condamnation et de désaccord, des partages de mise à distance, des partages « leurre » (qui visent à laisser croire que l’on adhère ou que l’on condamne mais qu’en tout cas on n’est pas indifférent), des partages de moquerie, etc. Pour une vidéo de pillage partagée 400 000 fois, combien de ces partages ont été faits pour la dénoncer, pour s’en indigner ? Qui pose cette question sur les plateaux actuels qui ne parlent que de la violence et du rôle de Tiktok et des autres ? Personne. Absolument personne.

Cinquièmement, accrochez-vous bien mais, internet, les algorithmes et les médias sociaux sont … de droite. Oui oui. De droite. Et d’une droite très conservatrice et très réactionnaire. Très. Bah oui. Alors bien sûr dit comme ça cela peut paraître un peu contre-intuitif puisqu’à longueur de journée médiatique on nous explique que ce serait de la faute de LFI (bah non), de l’ultra-gauche, et que tous ces casseurs et militants en ligne seraient majoritairement « degôch ». Mais ce devrait être assez simple de vous en convaincre : allez lire par exemple mon article de 2021 dans lequel je vous expliquais et démontrais que « oui, les algorithmes – et les médias sociaux – sont de droite. » Et je le faisais en m’appuyant – notamment – sur les travaux universitaires de Jen Schradie dans son ouvrage « The Revolution That Wasn’t : How Digital Activism Favors Conservatives » (2019) qu’elle résumait elle-même ainsi (lisez attentivement ce qui arrive, notamment ce que je souligne) :

« J’ai étudié l’activisme en ligne d’une trentaine de groupes, de tous bords politiques, qui militaient à propos d’une question locale en Caroline du Nord, et j’ai découvert que les groupes les plus à droite étaient les plus actifs en ligne. Il y a trois raisons à cela : les différences sociales, le niveau d’organisation des groupes et l’idéologie. D’abord, les classes plus aisées sont plus présentes en ligne que les classes populaires. Elles disposent de meilleures organisations, plus accoutumées à la bureaucratie. Enfin, les conservateurs, comme les membres du Tea Party, ont un message plus simple et abordent moins de sujets que les groupes de gauche. Ils ont l’impression que les médias mainstream ne relaient pas assez leur parole, ce qui les incite d’autant plus à se doter de leurs propres instruments de communication. L’idéal de liberté se partage plus facilement sur les réseaux sociaux que celui d’égalité. Au vu du contexte actuel, je pense donc que le discours de droite sera d’autant plus dominant sur les réseaux pendant la pandémie. »

 

Alors certes (et heureusement quand même) il existe bien sûr des espaces numériques militants de gauche et de gauche radicale, mais ils sont, à l’échelle de la dynamique comme de la sociologie actuelle des plateformes sociales, immensément minoritaires.

J’en viens au point Pascal Praud de cet article (c’est un peu comme un point Godwin, ça ne fait pas avancer le débat mais putain ça détend). Pascal écoute-moi bien. Les casseurs, les pilleurs, les vermines, les racailles qui cassent et se prennent en photo avec leur butin : ce sont des pratiques de droite. Oui mon Pascalou. Ces racailles sont du même camp que toi. La droite. Parce que jamais un gauchiste radicalisé n’ira piller autre chose que des symboles républicains ; il enfilera un gilet jaune à une Marianne, il barbouillera le portrait de Macron, mais il ne s’appropriera pas le travail de quelqu’un d’autre, parce que pour la racaille de gauche Pascalou, l’idéal d’égalité demeurera toujours supérieur à l’idéal de liberté, il n’ira jamais à peine rentré revendre et remettre en marché le fruit de son larcin, et le « servez-vous et les mains invisibles du marché et des assurance feront le reste » bah ça, c’est de droite mon Pascalou. Fin du point Pacal Praud. Je suis détendu (un peu). Je redeviens sérieux.

One more thing.

Vous avez vu ? Un mouvement lycéen. Qui s’organise, se documente, et qui produit de l’émancipation politique, ou en tout cas de la culture politique ; dans les manifs, dans les blocus, dans les battle d’aura. Ces jeunes citoyens et citoyennes dans la rue avec leurs revendications tellement raisonnables, tellement lucides, tellement politiques. Vous avez vu ? Bien. Et maintenant souvenez-vous. Souvenez-vous des dernières annonces et projets gouvernementaux d’il y a quelques semaines, quelques mois. Il s’agissait d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Il s’agissait d’interdire les téléphones portables y compris aux lycéens et lycéennes au sein même de leurs lycées. Et on se demandait – certains en tout cas – si derrière ces archaïques pulsions d’interdiction, sociétalement irrationnelles et inapliquables en droit, on se demandait s’il n’y avait pas autre chose, si ce n’était pas l’éternel retour du vieux rêve des gouvernements conservateurs : celui d’un pays, d’une jeunesse, celui d’une classe qui se tient sage. Parce que c’est en effet notre leur projet. Quelle formidable réponse de cette jeunesse. Quelle formidable leçon. Et pour le reste …

 

Lycées et universités. La révolution du peu. La colère de tant. (et comment aussi au milieu de tout ça Parcoursup est devenu Parcourspute)

5 octobre 2026 à 16:14

Nous avons tellement appris à nous contenter de peu. De si peu. Et de faire de ce si peu le seul horizon d’espérance, de combat, de lutte, d’espoir, ou d’abandon. Vous allez travailler un peu plus longtemps. Vous allez payer un peu plus cher mais vous serez payés un peu moins qu’avant (l’inflation … tout ça …). Il y aura un peu plus de pollution dans chaque parcelle de vos vies. Un peu plus, un peu plus, un peu plus … de misère, de difficultés, de centimes aux prix à la pompe …

Et depuis quelques jours c’est une autre génération du peu, qui se lève et nous rappelle à l’essentiel de nos luttes oubliées, abandonnées ou résignées. Une génération du peu. Une génération pour qui il y a un peu plus d’élèves par classe. Un peu plus de professeurs non-remplacés. Un peu plus de lycées et de collèges délabrés.  Un peu plus de problèmes de santé mentale et un peu plus d’attente avant d’avoir une place chez un psy ou chez l’infirmière ou la psy du lycée qui est affectée sur un peu plus d’établissements et à donc un peu plus d’élèves à voir. Et puis dès le collège un peu plus de choix à faire sur des lycées et des enseignements de spécialité qui compliqueront un peu plus un futur incertain et qui ajouteront un peu plus aux projections impossibles et donneront lieu à un peu plus d’inquiétude chez certains, à un peu plus d’angoisse chez d’autres.

Et puis après il y aura un peu plus de voeux à faire sur Parcoursup mais il y aura encore un peu plus d’universités incapables de les accueillir de manière digne parce qu’il y a chaque année un peu plus d’universités qui crèvent de sous-financements.

Ah et puis aussi il y a la chaleur. Il fait un peu plus chaud vous avez remarqué ? Alors ils et elles crèvent un peu plus de chaud (leurs profs aussi) dans leurs salles de classe un peu plus bondées, dans des lycées et collèges toujours un peu plus chauds. Heureusement on leur promet ils passeront leur brevet et leur bac un peu plus tôt le matin.

C’est comme pour les manifestations, voyez. A chaque fois un peu plus de violences policières et un peu plus tôt dès le début du mouvement. Un peu plus de mutilés. Un oeil crevé. Une mâchoire et une dentition explosée. Une main arrachée. On parle là de mineurs de moins de 17 ans. On parle de nos gosses. De trois gamins handicapés à vie. On parle de Maël, 16 ans,qui a perdu son oeil. On parle d’Eden, 14 ans, qui a eu la mâchoire brisée par un tir de flashball. On parle de ce « lycéen de 15 ans », qui a eu la main arrachée. On parle de plus de 5000 personnes en garde à vue dont près de 90% de mineures et de mineurs, Et pour ceux-là, « 48h d’enfer« , des ITT, des syndromes de stress post-traumatique chez des gamins de 16 ans. Pour avoir manifesté. Pour s’être manifesté. Et le néant.

Devinette: sachant que deux lycéens majeurs ont respectivement été condamnés à cinq mois de bracelet électronique et huit mois d’emprisonnement avec sursis pour le jet d’une pierre (qui n’a pas atteint sa cible) et celui d’une bouteille d’eau sur un policier (qui ne l’a pas atteint non plus) le vendredi 2 octobre à Strasbourg, de quelle condamnation écoperont les policiers qui ont brisé la mâchoire d’Eden, éborgné Mael, et lancé la grenade qui a arraché la main d’un lycéen et 15 ans. Et quand ?

C’est compliqué de les entendre parce qu’il faut pour cela franchir des murs de vieux cons très loin ce ces soucis du peu, et qui ressassent avec d’autres mots les « passe ton bac d’abord » que l’on entendait encore hier. Comme hier ils leur disent : « allez bosser », « regardez les petits chinois », « vous êtes des privilégiés », « retournez en classe le monde ne va pas vous attendre », « les autres ils finissent pas à 17h ».

Compliqué donc de les entendre au milieu du fracas et des obsessions médiatiques de la poubelle brûlée ou du casseur masqué (ah ben non tiens, finalement c’était un policier déguisé infiltré libéré délivré). Mais c’est facile de les écouter. Les lycéennes et les lycéens. Et quand on écoute attentivement, quand on essaie en tout cas, ce qui me frappe le plus ce sont leurs revendications et leurs rêves. Ils et elles n’ont pas de rêve de grand soir, ce ne sont pas les héritiers d’échevelés gauchistes de tribune ou les petits-fils commodes de « soixante-huitards » frustrés. Ils ne demandent pas l’abolition du capitalisme, la fin des interdits, le SMIC à 3000 euros ou que le MEDEF soit classé comme organisation terroriste.

Ils et elles n’ont que peu de revendications. Des revendications du peu. Des rêves de peu. Mais ce peu est sensible. Ils voudraient juste un peu plus de profs. Ils voudraient juste un peu moins d’élèves par classe. Ils voudraient juste que les profs absents soient remplacés un peu plus vite et un peu plus systématiquement. Ils voudraient juste avoir un peu moins chaud dans leurs salles de cours. Un peu moins de plafonds qui leur tombent sur la gueule, un peu moins de locaux délabrés. Que le travail scolaire soit un peu moins pénible, car oui il y a une pénibilité du travail scolaire aujourd’hui qui n’est pas tant lié au travail scolaire lui-même mais à tout ce qui l’encadre, le norme, l’écrase, l’impose. Ils voudraient aussi, un peu moins de mépris.

Ah si j’allais oublier. Ils et elles veulent l’abrogation de Parcoursup et là tout le monde les traite, au mieux, de doux rêveurs ou de dangereux radicaux. Parce que c’était pas mieux avant (souvenez-vous les vieux, le tirage au sort d’APB, souvenez-vous les très vieux, les files d’attente premier arrivé premier inscrit) et qu’on ne pourrait soi disant pas faire mieux. Pas même un peu mieux. Sérieusement ? Mais vous avez-vu ce que Parcoursup est devenu ? L’année dernière on nous expliquait qu’il était sérieusement envisagé que le SNU (Service national Universel) puisse rapporter des points bonus si on s’y engageait (on a pour l’instant heureusement évité cette merde). Cette année on nous a dit que les années de césure pour cause d’engagement militaire seraient acceptées quoi qu’il arrive et sans nous demander notre avis. Et là, il y a quelques semaines on faisait face à un rebranding violent dans lequel Parcousup devenait tout simplement Parcourpute ou ProstiSup (pardon aux camarades TDS). La passe est à trois mille euros, ce sont les proxénètes Edouard Geffray et Philippe Baptiste qui fixent les prix. Parce que figurez-vous que nous en sommes-là. Les rectorats et services du ministère font directement du phoning, ils appellent les universités pour leur dire, « alors si vous nous prenez un des recalés de Parcoursup qu’on n’arrive pas à caser – vu que nous sommes fin septembre quand même hein … et qu’il en reste plusieurs milliers – alors on vous file 3000 euros. Cash. 3000 euros le lycéen. 3000 euros la lycéenne. Parcourpute. Attention hein, vous le ou la prenez en 1ère année mais on ne vous file les 3000 euros qu’une seule fois. Faut pas déconner non plus. Et si vous nous en prenez 50, alors on vous file un poste d’ATER pendant un an. » Je vous jure que lorsque j’ai lu cette information dans Le Monde et dans Médiapart je n’y ai simplement pas cru. Et puis après, et depuis, je suis tellement en colère. Et surtout j’ai tellement honte. Tellement honte. Tellement.

(screen d’un reportage de Télé Nantes)

Moi j’ai 54 piges, j’ai fait ma première grève et séché mes premiers cours contre le projet Devaquet. Depuis j’en ai fait d’autres. Plein. Vraiment. Puis j’ai vieilli, je me suis embourgeoisé, et si je me raconte du fond de mon canapé italien que j’appartiens toujours à la gauche radicale, j’ai au moins la décence ou la lucidité de reconnaître qu’a minima j’ai l’indignation confortable, la colère replète et la radicalité molletonnée : je n’ai pas faim, je n’ai pas froid, la fin du monde m’inquiète mais pas la fin du mois. Et pourtant. Et pourtant. Pourtant même moi quand je vois ça j’ai juste envie de tout cramer à commencer par le fondement, non pas de la démocratie représentative, mais de quelques-unes et quelques-uns des furoncles politiques qui osent encore faire croire qu’ils représentent qui que ce soit d’autres qu’eux-mêmes ou les intérêts de leur propre classe, toujours dominante.

Demain, mardi 6 Octobre j’ignore ce qu’il se passera. J’ignore aussi après-demain. Ce que je sais c’est que ces gosses, ces ados, ces presqu’adultes, sont citoyens. Et que notre rôle, notre seul rôle, notre rôle de parents, d’éducateurs, d’enseignants, d’élus, notre seul rôle c’est de les accompagner sans cesse, de les écouter sans trêve, et désormais donc face à un pouvoir qui pète des mâchoires, explose des mains, et crève des yeux d’adolescentes et d’adolescents, de les protéger sans relâche. D’aller mettre nos mains, nos mâchoires, nos yeux et nos corps pour protéger les leurs.

Cette jeunesse là est grande, elle l’est immensément. Cette jeunesse là est fragile, elle l’est immensément. Elle est à la fois grande et fragile parce comme aucune autre jeunesse avant elle, cette jeunesse est raisonnable. Elle est juste raisonnable. C’est peut-être cela qui met le pouvoir en ébullition et en panique. Pas l’insurrection qui vient. Mais qu’une insurrection puisse venir d’une jeunesse simplement raisonnable. Qui veut juste que ça aille un peu mieux. Cette jeunesse raisonnable a parfaitement compris ce que les vieux cons et vieilles connes qui les toisent n’ont toujours pas commencé à capter. Nos prochains combats seront ceux du peu. Mais si nous sommes incapables de les mener, alors à ce moment là et à ce moment là seulement, il ne sera plus un peu mais beaucoup trop tard pour éviter la bascule dans des radicalités et dans des effondrements irréversibles.

Et pas qu’un peu.

© Eric Broncard / Hans Lucas via AFP

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